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René de Roys – Chapitre IV – Le Déporté – Deuxieme partie

2° partie :ELLRICH

Les 17 et 18 août 1943, l’aviation alliée, avec plus de 600 avions, avait bombardé le site de Pennemünde où étaient alors concentrés la recherche, le développement et la production des V.1 et des V.2. Les allemands réagirent avec une vitesse exceptionnelle, et décident dès le 26 août 1943, de transférer et d’enterrer, dans le site du massif montagneux du Kohnstein en Thuringe, des usines souterraines pour produire, à l’abri de l’aviation alliée, les activités de fabrication matériels stratégiques et sensibles : Fusées, aviation, oxygène liquide. Ce seront les tunnels A & B et leurs galeries creusés et aménagés par les déportés du camp de Dora, le cimetière des français. Décidé dans une rivalité interne entre Himmler et la SS et Albert Speer et son ministère de l’armement, cet immense programme sera secret et codé. D’où les noms de Mittelraum pour cette région retenue du Sud -Harz et Nord -Thuringe, autour de Nordhausen, de Mittelwerk ou Mittelbau pour les sites des usines et des productions, Dora, Laura, Erich pour les noms des camps et des chantiers.

La Waffen SS, qui a pu s’arroger enfin des compétences qu’elle n’avait jamais encore obtenues pour la production d’armement, va aussi parvenir à se faire assister par l’aviation, la Luftwaffe qui mettra dans tous les camps de concentration des troupes à disposition de la SS. Cette SS va être le grand organisateur de cette deuxième tranche encore plus gigantesque d’implantation d’usines souterraines, rendues nécessaires par le recul des troupes allemandes sur le front de l’est et l’amplification des bombardements anglo-américains à l’ouest.

Le SS Gruppenfuehrer Kammler et son Sonderstab SS, s’appuyant sur les responsables de l’office de l’armement de Pennemünde, Dornberger et Werner von Braun, va, dès mars 1944, entreprendre ces nouveaux chantiers, avec l’implication et pour le compte des majors de l’industrie technologique allemande, Junker, Messerschmitt, AEG, Siemens, I.G Farben .., mais aussi pour des entreprises plus petites, certaines encore en activité aujourd’hui comme Carl Zeiss,Rudolf Glaser, Sauer & Sohn ,… etc. Ce sera, enterré sous le versant nord du massif du Kohnstein, le chantier B.11 alias Zinnstein, à l’est du tunnel A de Dora : 50.000 mètres carrés à creuser aussi vite que possible, dont 30.000 mètres carrés utiles seront déjà terminés pour Noël 1944. Les tunnels et les premières galeries de B.11 accueilleront les trois usines d’ oxygène liquide, de carburants de synthèse et d’aviation. Ce sera aussi le pharaonique B12, alias Kaolin, à l’ouest du tunnel B de Dora avec ses 4 premiers tunnels C,D,E,F, prévus pour 160.000 mètres carrés. B.12 est destiné à la production massive des nouvelles générations d’avions. De l’autre côté de la rivière Zorge qui sépare les vallées enserrées par le Kohnstein et l’Himmelberg, le chantier B.3 prévoit l’établissement d’usines de mécanique. Il faut donc amplifier la construction et le renforcement des équipements ferroviaires et routiers. Tout cela va exiger un immense besoin en main d’œuvre, fourni par l’inépuisable cohorte des déportés de toute l’Europe : Ce seront en premier lieu les déportés du camp de Dora auxquels s’ajouteront plus de 35.000 déportés dans ses nombreux Kommandos, à commencer par les deux plus importants Ellrich et Harzungen, qui vont oeuvrer dans ces sites appelés sous leur nom de code : B3, B11, B12, B13 et B17, où pour la première fois la SS aura l’intégralité de l’autorité et des pouvoirs, avec à ses ordres les soldats de la Luftwaffe comme les civils allemands ouvriers, encadrement technique, chefs de travaux et ingénieurs

Ellrich ,c’est, portée à un niveau encore jamais atteint, la logique opérationnelle du camp de concentration nazi avec sa première finalité: « Vernichtung durch Arbeit », « l’anéantissement de l’homme par le travail ». Ellrich, comme Dora, ne sera pas un camp d’extermination immédiat comme le camp Auschwitz où il s’agissait d’anéantir et de faire disparaître le plus rapidement possible le plus grand nombre, principalement des juifs ; c’est une autre variante de la mort : C’est une mort construite et lente, par le travail, les privations de nourriture et de sommeil au degré le plus extrême, la mort irréversible par la haine, les coups, la violence, par la déshumanisation.

Le camp d’Ellrich, en code Erich, apparaît le 1er mai 1944, quand un premier Kommando venu depuis le camp de Dora entreprend son implantation, derrière la voie ferrée qui longe le sud de la ville d’Ellrich. Durant le premier mois, son effectif débute avec 1000 détenus. Cinq mois plus tard, après l’arrivée du convoi des français du capitaine de Roys, les 76, 77 et 78.000, l’effectif sera porté à son maximum avec près de 8.000 détenus, encadrés par la horde la plus barbare

Comme pour Dora mais par un transfert encore plus systématique des éléments hostiles, Ellrich va servir d’exutoire pour la purification du camp de Buchenwald, que les communistes allemands puis français qui installent jour après jour leur autorité sur la partie de l’administration du camp qu’ils peuvent noyauter, mettent en oeuvre systématiquement. Etant parvenus à infiltrer nombre de postes stratégiques, partout où cela était possible, des cuisines à l’intendance et plus particulièrement ceux de « Lagerschutz »,détenu responsable d’une certaine autorité de police dans le camp, de « Schreiber » ou de certains Stubendienst ou même Stubenälter des Block, c’est à dire d’employés administratifs ou de gradés de baraquement, ils pourront avec beaucoup d’intelligence, de chance aussi, jour après jour, homme par homme parvenir à établir une certaine autorité parallèle à l’autorité nazi, qui ne saura pas s’en apercevoir à temps. Pour y parvenir, ils feront déplacer ,sinon disparaître vers Dora mais surtout vers Ellrich, nombre de Kapos qui ne se prêtaient pas à leur stratégie : Ceux qui étaient la lie de la lie des Kapos, ceux qui se seront fait remarquer par leur brutalité ou leur sadisme seront déplacés vers Ellrich, où ils pourront alors déployer sans opposition tout leur sadisme et leur cruauté.

Avant l’arrivée des français, et ce qui rendra leur condition effroyable, le camp d’Ellrich est doté d’un peuplement totalement hostile aux communistes et aux français. Au tout début du camp, ce sont des tziganes, environ 600, qui sont arrivés le 11 mai, rejoints ensuite par 400 polonais et ukrainiens, eux mêmes suivis début juin 1944 des premiers « zébrés » français, plus de 1000 avec leur voisins belges, les 54.000, qui ne pourront que subir la dictature et la terreur de ceux qui les ont précédés. Le camp d’Ellrich reçoit encore mille autres détenus, cette fois russes et polonais, la série des 56 000. Quelques juifs vont arriver à la mi juin, deux ou trois centaines, déportés de Hongrie. Malgré des arrivées régulières et massives par de nouveaux convois, le camp ne parviendra jamais à augmenter ses effectifs, tant la mortalité y est effroyable: La méticuleuse administration SS en tiendra le compte, notant plus de 10% par mois dès le mois de septembre 1944, près de 20 % par mois pendant les grands froids de l’hiver 1944-1945.

Etabli à la frontière géographique de la Thuringe et de la Basse -Saxe, le camp d’Ellrich s’organise initialement autour des bâtiments abandonnés de l’ancienne plâtrerie locale, les établissements Kohlmann. Toutefois l’organisation SS ne jugera par utile d’écarter du camp en cours d’établissement les autres activités industrielles alors existantes, installées au bord du camp. La partie la plus importante du KZ Erich, avec les baraquements et le camp des détenus, relève de la commune d’Ellrich. Cet espace, à peu près plat, se termine à son sud et à son ouest par une colline, où l’on aperçoit encore les carrières et les départs de galeries. Au pied et au flanc de cette colline seront construits vers l’ouest les casernements des SS, au lieu dit Juliushütte, un écart de la commune circonvoisine de Walkenried. Au centre du camp entre la partie des détenus et celle des SS, un petit étang saumâtre et marécageux, le « Kleiner Pontel », le Petit Pontel.

Trois chemins principaux parcourent le camp: Le chemin nord qui va vers l’ouest, depuis l’entrée jusqu’à l’usine Trinks, qui restera en activité jusqu’à la fin de la guerre. L’usine Trinks emploie un important personnel civil allemand, qui vient chaque jour depuis la ville d’Ellrich y travailler. Ce chemin Nord dessert aussi le casernement des SS, les villas Bergmann, Eichorn et Neumann et au de là le « Haupt Pontel », le Grand Pontel, le second étang vers Walkenried. En second, le chemin central, qui lui aussi part de l’entrée du camp, traverse l’Appelplatz, passe auprès du bâtiment Croix Rouge et des bâtiments SS sud et conduit vers les anciennes carrières et le tunnel. Enfin, le chemin nord -sud, qui délimite le premier camp des détenus des dernières constructions et de l’Appelplatz. Au départ de ce chemin, le bâtiment du « Chef de Poste ».

L’entrée du camp est au nord et se fait par un portail au bout du quai spécial aménagé dans la gare. De l’autre côté de l’entrée, côté ville d’Ellrich, en bordure des voies, l’usine Rabe de machines agricoles, les villas Müllges et Engelmann, encadrent la baraque à signaux de la Reichbahn, la gare d’Ellrich. Le camp couvre une étendue d’environ 20 hectares, dont seule la partie consacrée aux détenus est entourée de fils de fer barbelés, fermée par une clôture électrique haute tension, tendue sur les potelets en béton. Le camp limite la partie sud de la ville, des dernières maisons d’habitation de la population civile d’Ellrich qui le surplombent légèrement et dont il n’est séparé que par cette voie de la ligne de chemin de fer Herzberg –Erfurt.

Les blocks des premiers détenus occupent les anciens bâtiments désaffectés de la plâtrerie construits en colombage de brique : Ce seront les blocks 1,2 et 3, bâtiment à un étage surmonté d’une étage de combles, au sud desquels un grand hangar de 60 mètres de long, dix huit de large et dix de haut sera institué en block 4.C’est dans ce block 4 que seront encasernés à leur arrivée, les premiers français des 77.000 et le capitaine de Roys.

Tous ces bâtiments sont délabrés et sinistres. En remontant vers le nord du camp, la baraque d’infirmerie, le « Revier », les blocks 6 puis 5 avec à leur est le bâtiment des douches, enfin le block 8. Le sud du camp des détenus se termine avec le très grand block 7 établi en limite de la partie plate et de la colline.

La place d’appel, l’Appelplatz , occupe bien sûr, la partie centrale du camp face au quai d’embarquement entre les chemins nord et nord-sud. Plus tard, au nord et à l’est de la place d’appel, en limite des chemins nord et nord-sud, seront construits les derniers blocks 9 à 14, rendus nécessaires lorsque l’effectif du camp sera porté à 8.000 détenus. Au sud de la place d’appel, les bâtiments des cuisines et des vivres. A partir d’août 1944, au pied et à flanc de la hauteur, seront construits les bâtiments de la nouvelle infirmerie, le Revier et le bâtiment du Schönung , la mise en repos, pour ceux qui parviennent à être dispensés de travail, sans pour autant intégrer l’infirmerie. Enfin en mars 1945, en plein flanc de la hauteur sera construit et mis en service le bâtiment des crématoires

La garnison de SS et de soldats de l’aviation qui dirigent et gardent le camp sont casernés à l’ouest de cet ensemble au lieu dit Juliushütte. Elle est placée au lendemain de leur arrivée sous les ordres d‘un capitaine SS le Hauptsturmfuehrer Fritsch. Ce commandant du camp sera le plus barbare de tous les SS qu’auront connu les camps. Le Hstuf Fritsch arrivait d’Auschwitz. Il se vantait d’être l’inventeur des chambres à gaz et d’avoir tué de ses mains des milliers de détenus. Sous ses ordres, deux autres brutes : le chef de la détention, le sergent SS, l’Unterscharfuehrer Ritz et le chef du service du travail, le sergent SS, l’Unterscharfuehrer Preusser. Fritsch s’adressera aux SS et aux Kapos allemands : « Tous les hommes qui viennent de chez nous, de l’armée, de la marine, de l’organisation Todt, de la protection civile, doivent être sans cesse avertis que chaque détenu est un ennemi de l’état et doit être traité comme tel »

Erich – Ellrich fonctionne selon le système éprouvé de « Häftlingsselbstverwaltung », c’est-à-dire l’auto – administration par les détenus. Les nazis ont institué ce système kafkaien de placer à tous les postes d’autorité ou de responsabilité directe des détenus, les Kapos, qui vont diriger chaque phase de la vie organisée à l’Allemande pour le compte de l’administration SS du camp. Pour chaque fonction entre les détenus et eux un Kapo. A Erich, la quasi-totalité de ces Kapos porte le triangle vert des criminels de droit commun allemands ou tziganes, nommés par les détenus les Reich-kapo. Les plus essentiels dans l’horreur et la cruauté quotidienne seront bien sûr les Kapos des blocks, à commencer par le « Blockältester » toujours un allemand, et ses adjoints les « Stubenälter » et « Stubendienst » souvent des tziganes, quand ils ne sont pas des droits communs. Le SS de chaque block délègue ses ordres au Stubensdienst, chargé des fonctions quotidiennes les plus importantes, le réveil et la nourriture : Il faut réaliser à quel point ce dispositif est essentiel et joue un rôle maximum dans le quotidien du détenu, car, si la mort est à chaque instant au bout de la Schlage des Kapos ou des poings des SS, dès l’appel du matin, dans les ordres donnés dans le travail, lors du retour et de l’appel du soir, c’est dans le block, et dans le block seulement que le détenu peut construire sa survie. C’est là qu’il est sensé se reposer et dormir, mais c’est là surtout là qu’il reçoit sa nourriture. C’est hélas là aussi qu’il reçoit les humiliations et les punitions. Le SS rentré dans son cantonnement, les Kapos ont donc ce pouvoir permanent de punir, de donner ou de refuser, de frapper jusqu’à la mort , à leur seule humeur, ou selon leur seul sadisme.

Le 5 septembre 1944, les 1468 français venus par Dora de Buchenwald arrivent au camp d’Ellrich. Dans un groupe d’environ 80 nouveaux arrivants français entrés avec lui, le capitaine de Roys est caserné au dernier étage du Block 4. Ce block, déjà surchargé de droit communs allemands, de tziganes et de déportés de tout l’est de l’Europe, aura un point commun : la haine des français. Même si pendant un temps bref, quelques détenus pourront être affectés à d’autres activités relativement douces, pour tous ses compagnons arrivés en ce début septembre à Ellrich, après Fresnes, Pantin, Buchenwald et Dora, il n’y a essentiellement que deux affectations possibles : La mine, c’est à dire creuser de l’intérieur les gigantesques tunnels et leurs galeries des chantiers B3, B11 ou B12, sinon les travaux en extérieur, la construction des voies de chemin de fer, et le talutage. Le dimanche, les ouvriers et ingénieurs civils allemands étant en repos, tous les détenus sont affectés au travail à l’extérieur des tunnels, ou dans les différentes corvées du camp

C’est au chantier B12 que René de Roys se voit affecté : Etre affecté à la terrasse du B12, c’est être condamné à mort, même si cette mort, selon les individus, les brimades, la nourriture, le sommeil, est à plus ou moins brève échéance : Deux mois, trois mois, maximum 6 mois pour les cas les plus favorables, pour les plus solides ,pour les plus jeunes, pour les chanceux, à moins de trouver entre temps des moyens de survie : Se planquer quelque part quelques heures, se faire affecter un temps à une tâche moins dure, trouver une ration de soupe supplémentaire, des savates au lieu des claquettes, un vêtement de plus ou tout autre moyen qui peut paraître dérisoire, mais qui permettront à un très petit nombre de devenir des rescapés, de survivre. Quelques miracles sont possibles : Revenir à Dora, se faire aider par un Kapo plus indulgent, parvenir à travailler dans la bureaucratie du camp, être nommé « Schreiber » commis aux écritures, comme avait pu l’être Semprun à Buchenwald, se faire remarquer par un « civil » et devenir attaché aux entreprises civiles allemandes, se faire nommer électricien ou mécanicien de machine. Mais c’est aussi mourir très rapidement, si l’on reçoit plus de coups que les autres de la part des Kapos bestiaux, si l’on s’est fait voler son vêtement ou sa soupe, ou plus simplement si l’on est sous l’œil du kapo qui veille à ce que votre travail soit « à son goût », ou encore si un groupe d’autres détenus veut s’approprier quelque chose qui vous appartient. Parfois une assistance peut vous sauver un certain temps si vous êtes protégé par une appartenance, ou un groupe qui parvient à trouver un certain appui ou une commisération de la part d’un civil.

Une journée d’un affecté à la terrasse, c’est rester debout près de 19 heures chaque jour, dont les huit heures pour le travail effectif à l’intérieur du tunnel, le transport en train ou à pied avec ses interminables attentes, et enfin d’appel. A cela il faut ajouter les punitions, les corvées additionnelles. Pour survive à cet enfer, deux soupes, l’une le matin au réveil à quatre heures, l’autre le soir à vingt et une heures. Bien des survivants diront que ce n’ est cependant ni le froid polaire de cet hiver 1944-1945 sur leurs corps décharnés et nus, qu’ils’ efforcent parfois de protéger malgré son interdiction formelle, par le papier d’emballage des sacs de ciment, ni l’absence de nourriture après qu’une certaine accoutumance se soit malgré tout installée, c’est le manque de sommeil qui sera de toutes les cruautés la pire, pire que la Schlage, pire que les coups, pire que la corvée de rail ou de ciment.

Le rythme est immuable : A 3 heures 30, le réveil, c’est se lever alors que le jour est loin de poindre, par un brutal « B.12, Aufstehen, Aufstehen ! » debout.., sous les cris, les hurlements et la Schlage, qui ne cesseront que lorsque les détenus auront quitté le block. D’abord s’assurer de pouvoir se chausser et que les galoches qui servent d’oreiller, n’ont pas été volées pendant leur court sommeil. Le « Stubensdienst » désigne alors ceux qui seront de corvée de café. C’est la bousculade pour s’efforcer d’obtenir, versé dans une boite de fer blanc, le « quart de café » infâme breuvage à peine tiédasse sans sucre ni arôme, sous les cris du Stubendienst qui vont faire arrêter la distribution par le « Antreten . . Antreten » qui donne le signal pour le rassemblement sur la place d’Appel. Il est alors 4 heures 15. Tant pis pour ceux qui n’ont pu être servis. Car l’appel du matin sur la place d’appel se fait par n’importe quel temps, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Alignés en front de 5 par les contremaîtres, les « Vorarbeiter » aidés des Kapos, les détenus sont conduits sur le quai d’embarquement ,où ils vont attendre les wagons, généralement des wagons ouverts, qui vont les conduire vers le chantier B12. La férocité des allemands et de leurs épigones tziganes contre les français et les officiers français est telle qu’au premier jour de l’arrivée du convoi des 77.000, lors d’un des premiers appels, il fut demandé aux officiers supérieurs, de se faire connaître, de s’avancer et de prononcer leur numéro matricule. Aussitôt ils furent exterminés, à coups de pelle donnés par les « verts » pour les premiers et pour ceux qui y avaient pu, malgré cela survivre, par le travail aux rails dont chacun savait que personne ne pouvait y résister plus de quelques jours. Il n’en résistera aucun. Le capitaine de Roys n’était bien sûr plus le chef d’escadron de Roys, encore moins le Michel de la Résistance, il n’était que le simple « Forestier » de Seine et Marne. Toutefois cela ne l’avait pas préservé de l’affectation dans les tunnels. Avant l’embarquement, les SS aboient et aboient le fameux : « Mütze ab » découvrez vous, qui oblige les détenus au crâne rasé à se découvrir, jusqu’à l’embarquement. Et c’est le début de l’attente des trains dans le froid glacé et venteux, où ils ne peuvent que dérisoirement se serrer les uns contre les autres pour tenter de s’en protéger, jusqu’au moment où, le train étant enfin là, poussés avec brutalité, les Haeftling encore comptés et recomptés une fois de plus, embarquent autour de 7 heures, à la gare d’Ellrich, pour les 8 kilomètres du trajet vers Woffleben.

Les travailleurs du dehors.

Après différents arrêts, le train débarquera, en pleine voie, à la gare de Woffleben, ceux des détenus affectés à ces travaux, d’où, de nouveau remis en colonne, comptés et recomptés encore une fois, ils marchent vers leur chantier, où généralement ils arrivent vers 6 heures du matin. Dans cette froide Allemagne d’hiver, c’est encore la nuit noire. Il faut un bon quart d’heure pour arriver aux enclos barbelés de B12, où ils doivent être alignés par 5 pour y pénétrer, avant que les différents Kommandos de travail ne soient rassemblés autour des panneaux numérotés, qui les ordonnanceront. Un officier SS dirige le chantier et donne les ordres aux Kapos qui vont organiser les Kommandos. Les « Vorarbeiter » suivront la matraque à la main les équipes tout au long du travail .Sadiquement, les SS les rendent aussi hétérogènes que possible. On ne laisse pas les français entre eux. Il faut travailler avec un ukrainien ou un russe, en binôme ou à trois selon le travail à faire, avec un tzigane ou un polonais. Pourtant les équipes parviennent malgré tout à rester souvent les mêmes, ce qui permet un peu de solidarité entre les détenus, si l’un d’eux ne la refuse pas. La journée de travail peut commencer ; pour ceux du dehors, elle va durer ses douze heures. Et à la longue, à défaut d’amitiés qui parfois se forment, des solidarités vont se créer. Les Vorarbeiter de chaque Kommando ont chacun en charge de surveiller environ 20 détenus. La « Kolonne », la structure de travail, qui peut comprendre plusieurs équipes, est dirigée par un « Meister », généralement un civil allemand. Selon les jours, on a de la chance ou non, selon le Kommando où l’on est affecté. Travailler dehors pour ceux qui sont partis par le train des travailleurs du dehors, cela varie du déchargement des wagons aux corvées de brique, au très redouté portage des sacs de ciments de 50 kilos, souvent pesant plus que le poids du détenu, celui du transport des rails, le plus pénible de tous, car il peut vous tuer dans une seule journée de travail. Il y a aussi ceux qui sont affectés à la construction des voies, d’autres « à la pioche » pour creuser des tranchées ou des caniveaux, ceux enfin qui sont affectés au transport du ciment produit par la bétonneuse à appliquer sur place ou à transporter à l’intérieur des tunnels. Dehors, le travail de douze heures, considéré par les SS comme plus doux, ne comporte qu’un arrêt : A midi, un coup de sifflet annonce la soupe. Chaque Kommando doit revenir au panneau d’où il était parti le matin. Un litre de mauvais liquide plus au moins épais selon que l’on est servi en haut du bidon, ou avec le fond : Rutabagas, épluchures de choux ou de pommes de terre. Et puis quelquefois il y a « du rab », le « Nachschlag ». C’est alors la frénésie, face au Kapo imperturbable qui choisira celui, ceux qui en seront les bénéficiaires, au désespoir pathétique des autres.. !

Les anciens venus de Dora, ceux qui avaient survécu aux tunnels A et B et au creusement et à l’aménagement des salles gigantesques des usines implantées, avaient expliqué que tout valait mieux que d’être « dedans », où c’était la mort certaine. Mais douze heures aux rails ou au ciment.. !!! ne laissaient non plus guère de chance de survie.

Un seul espoir accompagne les travailleurs du dehors, au long de l’interminable journée, l’attente du sifflet du train venant de Nordhausen, entrant en gare de Woffleben, qui va les ramener aux blocks du camp. Enfin, vers 20 heures, après douze heures pleines, c’est la fin du travail et le rassemblement sur le quai d’embarquement de Woffleben. Bien souvent, il faudra attendre des heures et des heures le train du retour au camp avec ses wagons découverts, car le train des détenus doit laisser passer d’abord les trains de voyageurs puis les trains de marchandises ou de matériels. C’est autant d’heures qui sont prises au courtes nuits de sommeil. Chaque détenu du dehors, tout comme ceux des tunnels, doit avoir à l’épaule ou sur le ventre la pierre arrachée aux galeries .Elle doit être de taille suffisante. Leur mission est de combler l’étang du Kleiner Pontel au centre du camp, qui doit agrandir la place d’appel. Si un Kapo remarque que la taille de la pierre est insuffisante, ce sont alors des coups de pelle ou de Gummi. Cette corvée durera tout l’hiver, et nombreux sont les détenus restés de travail au camp pendant la journée, qui doivent alors avant le retour de leur camarades, entrer dans l’eau glacée jusqu’au ventre, pour arracher les rhizomes de roseaux dans le marais ou la vase de l’étang, pour que leurs codétenus revenant le soir déposent alors les pierres dans la vase ou dans l’eau.

Les travailleurs des tunnels.

Dedans.. Dedans, ils sont partis par un autre train : Le travail est si pénible qu’il doit se faire en trois « Schicht », trois équipes de huit heures de travail chacune. Dedans, c’est travailler dans ce froid humide qui vous glace, dans le bruit assourdissant, qui strille, qui vibre, qui résonne dans la poussière effroyable du tunnel. Ceux qui embauchent, en croisant ceux qui débauchent, savent que les seuls moments de répit seront ceux des phases d’explosions, lorsque pour faire exploser les mines ou la dynamite, les gardiens feront rapidement évacuer pour un court instant, le tunnel ou ses galeries. Encore quelques mètres et il faudra quitter l’air libre. A l’entrée du tunnel un embranchement ferroviaire avec des wagons en attente. Il y flotte déjà en permanence une ambiance de fumée épaisse blanchâtre, partie venant de l’intérieur du tunnel, partie des wagonnets que l’on renverse pour charger les wagons des pierres et des cailloux blancs; la poussières d’anhydrite vient de cette montagne attaquée d’abord à l’explosif ou par les longues mèches foreuses des marteaux piqueurs pneumatiques. L’atmosphère produite par les explosions des mines ou par les puissantes machines pneumatiques qui, 24 heures sur 24, attaquent au lourd martellement de l’air comprimé la roche blanchâtre, est en permanence irrespirable. L’obscurité est presque complète : Car dans les tunnels du B12, il n’y a ni jour ni nuit. Les rares luminaires accrochés aux parois ne parviennent qu’à fabriquer une vague lueur éteinte par les fumées des poussières. Les Vorarbeiter conduisent les équipes à leurs postes : Il y a ceux qui sont nommés au front de taille, les « privilégiés », les autres sont aux wagonnets : On ne peut changer de poste durant la journée. A peine installés ou revenus à leur poste, les Haeftling du front de taille doivent immédiatement arracher les pierres blanches des monticules créés par les explosions de dynamite, ou les brèches des marteaux pneumatiques. Ceux du convoyage doivent alors charger ces pierres à la pelle sur les wagonnets Decauville, qu’il leur faut ensuite pousser vers la sortie du tunnel .Les rails généralement mal posés sur un sol aléatoire et déformé guident douteusement les lourds wagonnets, trop souvent mal équilibrés qui parfois se renversent..

Malheur à celui qui prend dans sa pelle des morceaux de roche trop petits, ou à un rythme trop lent. Immédiatement le Vorarbeiter, le pousse, l’insulte, jusqu’à ce qu’un Kapo vienne lui donner du « Gummi », ce câble électrique de cuivre entouré de caoutchouc ou de la Schlage aussi longtemps qu’il n’est pas tombé ensanglanté et inerte sur le sol. Et il lui faut reprendre le travail sans s’arrêter faute de recevoir une nouvelle correction. Pas de nourriture bien sûr, de toute la journée, sauf quelque petit morceau de pain que le détenu aura pu cacher dans ses hardes pendant la nuit, s’il a pu résister à la nécessité de le manger lors de sa distribution, et surtout s’il a pu le cacher pendant les heures de travail à l’avidité et au vol d’un russe ou d’un tsigane, toujours prêts à dépouiller les autres détenus, en s’y mettant à plusieurs parfois pour l’attaquer par surprise, s’ils savent que le détenu a caché quelque chose. Pour boisson, les failles du tunnel laissent toujours passer le suintement d’un peu d’eau, parfois des flaques, qu’ils boivent subrepticement dans le creux de leurs mains.

Outre ce bruit incessant, assourdissant, il ne sera jamais possible d’ôter la poussière qui marque les yeux, la bouche, le nez. Elle s’infiltre et colle partout, sur les jambes souvent souillées par l’écoulement permanent de ceux qui souffrent de dysenterie. Pourtant ces conditions abominables et extrêmes vont encore brutalement empirer avec l’arrivée de la pluie et des chutes de neige. A la fin du travail, fantômes enfarinés de cette poussière blanche gluante, il leur faudra eux aussi charger à l’épaule ou sous le bras, les pierres pour le remblaiement du Kleiner Pontel . Pourtant dans l’enfer du tunnel, il y aura quand même quelques « privilégiés »,ceux qui auront pu éviter « la terrasse » en se faisant embaucher comme électriciens dans les Kommandos AEG ou ceux qui pourront pour quelques semaines être affectés à la forge où les barres à mines doivent être reprises, quand ce n’est pas dans des petits ateliers de mécanique ou des magasins de pièces de rechanges. Ceux là vont retrouver leurs camarades, lorsqu’ils sortent enfin du tunnel, en croisant l’équipe qui vient les remplacer. C’est alors l’interminable retour, à pied d’abord, l’attente à la gare de Woffleben de l’arrivée du train, le débarquement à Ellrich, soit pour un peu de repos, soit directement pour l’appel. Car pour ceux du dehors comme pour ceux du dedans, avec le soir, c’est encore et encore l’appel: L’appel, celui du soir surtout, où il faut être aligné block par block sur l’Appellatz, reste toujours le pire moment de l’interminable journée, pire encore que le travail.

Un témoignage de Charles Spitz à Dora explique cette procédure de l’appel identique à Ellrich. « Le soir, il fallait préparer l’appel. C’était la grosse affaire. L’Appelbuch (le cahier d’appel) était divisé en deux parties. A gauche, une page destinée à recevoir les matricules des entrants et sortants, de ceux qui étaient malades au Block et de ceux qui étaient au Bunker. La page de droite servait pour trois jours. Il fallait faire figurer l’effectif théorique et l’effectif réel, avec une justification adéquate pour les différences entre les deux. On n’était dégagé qu’après que le Blockführer SS eût signé, au bas du cadre de la journée, le compte rendu de l’effectif. Et c’est quand tous les blocks avaient leur quitus que l’appel pouvait enfin se terminer. ». Cette procédure d’appel quotidienne, laissée au gré des Kapos et des SS, pouvait durer autant que leur sadisme.

C’est dans la journée de travail que se construit la mort, pour celui qui ne sait trouver un autre chemin. C’est dans les blocks que se construit la survie

L’appel du soir terminé, c’est enfin le retour au block : la soupe du soir, si la longueur de l’appel ne l’a pas fait supprimer et le sommeil, dormir… enfin dormir, à trois par châlit sous une maigre couverture, en faisant surtout attention à ne pas se faire voler dans ce sommeil les rares choses que l’on possède encore, à commencer par la plus essentielle : les galoches Se laver sera une utopie. Le camp, malgré ses baraques de douches, ne possède quasiment plus d’eau, du moins pas pour les détenus, qui vont devoir rester des mois sans pouvoir se laver. Malgré cela les quelques heures dans le block, où se distribuait la maigre pitance, où il y aura toujours un peu de chaleur thermique grâce à un maigre poêle, où il y aura surtout de la chaleur humaine, parce que ces êtres morts en sursis pouvaient enfin se retrouver entre eux, permettaient, par quelques instants de répit, la possibilité d’un peu de SURVIE.

La Survie, il faut l’organiser d’abord dans les blocks. Elle se construit à chaque instant, dans chaque instant. Cette Survie dans les blocks, elle commence avec ses deux distributions de nourriture celle du matin celle du soir: Survivre, c’est déjà se précipiter, le premier si possible, au milieu du block, dès le lever, à celle du matin, si l’on veut recevoir, brutalement distribué par le Blockkapo aidé de ses Stubendienst, le fameux un quart de boisson dite café, noirâtre sans goût et bien sûr non sucrée.

Survivre, c’est être suffisamment tôt et suffisamment organisé, sinon protégé à celle du soir, après l’appel : Un litre de soupe de rutabagas ou d’épluchures, qu’il faut consommer tout de suite. Au début et jusqu’à mi-décembre 1944, elle sera complétée par les 400 grammes de pain quotidien parfois améliorés d’un morceau de margarine. Cela ne durera guère pour les 77000 : Dès la fin octobre, cela sera plus destructeur encore, car la distribution de pain sera d’abord réduite puis supprimée.

Enfin, les lumières s’éteignent et les Haefting peuvent, pour quelques heures bien courtes, dormir

Ce sera dans ces moments du soir, que le Capitaine de Roys va donner toute sa mesure et faire l’admiration de tous : Chrétien, profondément croyant, ayant emporté avec lui et ayant pu la garder jusqu’au camp de Dora son « Imitation de Jésus Christ », il comprend que face à l’indicible, face à ce système qui transforme l’homme en esclave pour l’amener à devenir quasiment un animal, tant le système SS s’efforce de le déshumaniser au-delà de toute contingence, il n’y a que Dieu, le service des autres, le service de ses camarades pour les aider à se mettre dans la main de Dieu, qui peut les sauver. Seul l’amour et le service des autres, en se proclamant et s’établissant plus fort que la haine, peut redonner aux malheureux détenus, aux Haeftlings destinés par les Kapos à devenir des bêtes, leur humanité et les conduire par delà mort quasiment certaine qui a frappé la majorité d’entre eux, au chemin de la dignité et de la résurrection. Depuis Buchenwald, depuis Dora, il n’y a plus ni Prêtre, ni Pasteur ni religieux d’une quelconque religion. Au camp d’Ellrich, pas un n’aurait pu survivre un seul instant : Immédiatement dénoncé, il aurait été massacré à coup de Gummi ou de pelle.

Dans cette angoisse, dans cet épuisement du soir, il va aller de châlit en châlit porter quelques mots d’espoir et de prière à Dieu, à ceux de ses camarades qu’ils soient croyants, d’une autre religion ou incroyants, en espérant que ce peu de réconfort va apaiser leur nuit. Il sait qu’Ellrich n’est qu’une autre forme de ces persécutions semblables à celles des premiers temps de la Chrétienté, où sans prêtres ni diacres, les persécutés, les condamnés priaient ensemble, se confessaient ensemble, les uns les autres, avant d’affronter la mort, une mort souvent aussi cruelle que celle des camps nazis. Dieu alors donnait la force à ces premiers chrétiens, par ces laïques de se mettre aux service des autres. Le capitaine de Roys sait que cette souffrance est un appel. Il lui faut aller jusqu’au bout de sa vie de Chrétien par ce service des autres. Après le réconfort qu’il s’efforce d’apporter le soir, dès que le lever forçait les détenus encore épuisés à se remettre en marche, au lieu du traditionnel bonjour que souvent les détenus s’échangeaient pour tenter de se réchauffer, ce sera au son d’un VIVE DIEU, de toute la voix possible que son affaiblissement lui laissera, qu’il saluera un par un ses camarades de block. Ce « Vive Dieu » que René de Roys jetait chaque matin, c’était l’affirmation sans relâche que la vie livre un combat qu’elle n’a jamais perdu. Il osera même par solidarité, lorsqu’il voit un détenu frappé par un Kapo, le saluer fraternellement d’un nouveau « Vive Dieu », pour montrer combien était dérisoire ,cette brutalité inutile et absurde.

Les jours vont succéder aux jours, chacun emportant avec lui le départ d’un camarade, mort de misère, de mauvais traitements. Fin septembre 1944, un autre nouveau matin, une nouvelle journée de travail au Tunnel: La pluie lourde et continue qui s’installe dans cette seconde moitié de septembre va transformer le tunnel en cloaque boueux. A son entrée, la marche et l’effort deviennent de plus en plus difficiles pour les détenus dont les galoches de bois bricolées collent, adhèrent alors au sol, empêchent un appui convenable. Lorsqu’ils rentrent le soir, ils sont recouvert de cette boue blanche qui les englue, comme s’ils s’étaient roulés dans une farine, les transformant en Pierrots lunaires et faméliques.

Début octobre la journée de travail sera raccourcie de deux heures, mais les rations journalières aussi : 400 ou même seulement 300 grammes, en une seule fois avec l’octroi de la soupe du soir au block .La nuit d’octobre tombée très tôt entraîne avec elle les premiers froids sévères. Malgré le froid devenu intense, la vermine, surtout les poux se mettent à pulluler. C’est alors dans le seul camp d’Ellrich, sans pouvoir expliquer la raison, que le manque de vêtement apparaît, s’installe et va s’amplifier très vite : Les premiers prisonniers apparaissent sans aucun vêtement, c’est-à-dire totalement nus, ce seront les « Ohne Kleider » . Comment est ce arrivé ? Les Schreiber le notent soigneusement vers le 15 octobre: En premier, ce seront ceux qui sont « au repos » au Schönung. L’autorité du camp décide : Les détenus, quand ils sont au repos, n’ont pas besoin de vêtements, et de plus, ils n’ont alors droit qu’à une demi ration de nourriture. Les premiers « sans vêtements » seront les français et les belges entrés au Schönung dès la fin septembre.

Fin octobre, les excès, mais plus tôt l’inefficacité de Fritsch seront tels, que la direction de Mittelraum le fait remplacer par le capitaine Stoelzer, autre Hstuf SS venant de Dora. La maltraitance des détenus est chose négligeable, mais le travail aux tunnels doit être fait… !! Quand Stoelzer arrive au camp, l’effectif est alors à son maximum de 7957 détenus, mais il y a aussi trois bâtiments d’infirmerie.. !! pour 22 blocks de « zébrés ». Les plus chanceux des malades ont pu quitter les infirmeries bondées et embarquer, s’il reste de la place, dans le camion de transport quotidien des cadavres à incinérer vers Dora, où ils ont obtenu la permission d’intégrer le Revier. C’est souvent pour eux la Survie. La barbarie, l’inhumanité ne reculeront pas pour autant.

Avec un froid de vent et d’humidité, l’automne va très peu durer dans cette région sud du Harz, annonçant un hiver précoce et rude. La neige commencera à tomber dès le 4 novembre 1944 et se maintiendra jusqu’en avril 1945 alors que la température passe très rapidement en dessous de zéro. En décembre et en janvier, elle sera stable entre moins dix et moins vingt degrés. Dans ces conditions extrêmes, les déportés ne sont guère égaux : Les prisonniers des territoires de l’Union Soviétique, russes ou ukrainiens, sont habitués depuis leur prime enfance au froid extrême et durable, à se laver nus dans la neige, à manger peu. Les français, les citadins surtout, craignent le froid, leur estomac les a habitués à une nourriture substantielle même pour les plus modestes d’entre eux. Alors dans cette course à la survie, les jeux ne sont pas les mêmes, d’autant que, pour beaucoup de détenus , les valeurs morales ne sont pas du même ordre. La mortalité, les affectations au Revier ou au Schoenung, les changements de blocks, sont autant d’opportunités pour trafiquer ou racketter une portion de soupe supplémentaire: On cache à la vigilance du Kapo Schreiber qui tient avec minutie le nombre des détenus ayant droit de recevoir la soupe, un cadavre plusieurs jours sans le déclarer, on fait paraître un manquant, on trafique des numéros matricules que l’on s’attribue, et plus terriblement encore, on s’approprie la soupe de celui qui, en train de mourir, est trop faible pour aller chercher sa pauvre pitance, ce qui va encore accélérer sa mort. La recherche de nourriture est une telle priorité que nombreux seront les clans organisés pour s’attaquer aux plus faibles, un instant isolés et les dépouiller dès que possible de leur maigre pitance ou de leurs vêtements. Les tziganes sont reconnus comme les pires.

Le mois de novembre va marquer un palier supplémentaire à l’horreur. Le Ustuff Stoelzer déclarera : Ceux qui ne travaillent pas seront nus. Donc ceux qui ne sont pas ou ne vont pas au travail doivent donner tous leurs vêtements. Même ceux qui reviennent du travail doivent donner leur vêtements à ceux qui y partent. A cette situation tragique, les polonais et les russes se montreront débrouillards, par contre les français et les belges se présenteront aux appels du matin et du soir quasiment nus Très certainement le capitaine de Roys, habitant alors du block 4 a du faire partie des 250 premiers « nudistes » du début novembre 1944.

Mi – novembre, alors que le gel est installé, le manque de vêtement rend nécessaire une nouvelle instruction renforcée des SS, que seuls ceux qui vont travailler à B12 ou B3 puissent être vêtus. Ceux qui restent au camp, même pour du travail local, sont nus, jusqu’à ce que les travailleurs revenant des chantiers leur cèdent à leur tour leurs vêtements. Insensible, la bureaucratie allemande en fait le compte, tenant avec précision la liste de ceux qui sont vêtus et de ce ceux qui ne le sont pas :

4 novembre1944 : 464 internés sans vêtements

3 janvier 1945 : 1487 internés sans vêtements sur un total de 7.055

Les habitants de la ville d’Ellrich et des localités circonvoisines, les usagers des lignes de Chemin de fer qui, venant de Magdebourg ou de Braunschweig vers Nordhausen ou Weimar, traversent nécessairement Ellrich, ne peuvent pas ne pas voir ces centaines de détenus, faméliques et décharnés, totalement nus, qui errent dans la neige du camp à si faible distance en contre bas de leurs habitations ou des voies. Les interminables séances sur la place d’appel mêleront les blocks vêtus et les blocks dévêtus. Novembre 1944, c’est aussi la fin de l’eau courante dans le camp, car les canalisations ont gelé ; elles ne dégèleront plus pendant près de trois mois, laissant les détenus sans eau potable ; il faudra qu’ils boivent l’eau du Pontel ou celle des flaques, augmentant encore les ravages de la dysenterie.

La dureté du travail, l’horreur de l’environnement, la brutalité et les coups, le froid, la faim, la misère, construisent chaque jour une mortalité toujours plus significative. Les plus faibles, bien sûr, se laissent mourir ; pour eux il n’y a aucune chance. Les plus forts se battent autant qu’ils le peuvent, cherchent les solutions pour survivre. Bien sûr, le prix de la survie est d’abord dans la recherche d’un peu plus de nourriture, d’un peu moins de sanctions et de coups, mais surtout dans un travail moins exigeant que la travail de terrassier de base, qui lui ne laisse aucune chance dans la durée. Ceux qui vont survivre seront ceux là qui auront pu se nourrir, se vêtir un peu plus que leurs congénères, dormir davantage, trouver le travail qui n’épuisera pas l’organisme au-delà de sa plus extrême limite.

Et puis il y aussi l’infirmerie : le Revier ou la dispense d’aller au travail : le Schönung. Pour certains ce sera la solution, pour d’autres au contraire, l’accélération vers la mort. Là aussi, il n’y aura pas égalité. Il y a différents Revier avec différents médecins et différents Kapos infirmiers et un différent contrôle par les SS.

Entrer au Revier c’est tout d’abord un exploit. Pour y accéder, un seul critère : la fièvre :Il fallait au moins 39 °. Etienne Lafond Mazurel qui y entre le 3 novembre 1944 écrira : « L’infirmier – chef Heinz qui portait le triangle rose des pédérastes, était un boucher. C’est le mot pour le définir au physique comme au moral ; Combien moururent pas sa faute, que l’on faisait sortir le matin pour retourner au travail… Au dessus de lui le Kapo, un allemand de droit commun, qui comme lui détestait les français. Selon ses propres paroles, un étudiant en médecine était juste bon à savonner une barbe. Un boucher allemand lui connaissait l’anatomie et était capable de réussir les opérations les plus difficiles. Combien de bons médecins français n’a-t-il pas giflé devant les malades.. ». Parmi ces médecins français ,deux vont être admirables et se dévouer corps et âmes à leurs malades sans autres moyens que des cachets dont ils ne savaient pas toujours ce qu’ils pouvaient représenter, les docteurs Stillard et Segelles.

Ceux qui quittaient le Revier pour une convalescence intégraient Le Schönung : Pour y accéder il fallait avoir reçu du médecin du Revier le papier signé qui vous y envoyait. La baraque du Block Schonung est divisée en trois salles: Une salle pour les convalescents, une autre pour les opérés ,une troisième pour ceux dont l’état est désespéré : Ces derniers, qui ne reçoivent presque plus de nourriture, meurent dans une saleté épouvantable : Chaque matin, leurs cadavres vont être jetés par la fenêtre, d’où ils sont transportés par les détenus croque- mort, sur une charrette à bras jusqu’au tas de cadavres, après qu’on leur ait arraché leurs dents en or . « Entrer au Blockschonung, écrira un soldat allemand du camp, c’est donner tous ses vêtements, c’est recevoir sur la poitrine le marquage à l’encre de son numéro matricule, c’est montrer ses dents pour faire le compte des dents en or ». Chaque jour le camion qui part chercher les nouveaux détenus destinés à compléter une partie des effectifs du camp qui n’arrivent pas par le train de Buchenwald, emmène ces cadavres au Crématoire de Dora, où ils seront incinérés.

Noël 1944. Noël représente toujours un espoir ; généralement même dans les camps comme Buchenwald ou Dora, les allemands pour qui la fête de Noël est un rite premier et immuable donnent un peu de repos le jour de Noël. A Ellrich ce Noël 1944, s’il n’y aura pas de déplacement au B3,au B11 ou au B12, le Hustuf Stoelzer le marquera quand même par un appel exténuant : Alors que la neige couvre la place d’appel, ce sera en ce dimanche glacial, plus de huit heures pendant lesquelles les détenus seront comptés et recomptés, jusqu’à ce que les SS acceptent de se retirer. Beaucoup de détenus vont mourir ce jour là, pendant l’appel aux pieds même de leurs bourreaux. La statistique depuis l’arrivée des 77.000 est effrayante . Malgré cela, un espoir fou vient sortir à la fin décembre les Haeftling d’Ellrich de leur misère. Les troupes alliées et en particulier les troupes françaises du Général de Lattre de Tassigny qui avaient pénétré en Allemagne se rapprochaient de Kassel. La libération serait elle proche ? Les nouvelles que donnait « la radio du camp » créaient un jour l’espoir, un autre l’abattement, sur les détenus comme sur les soldats de la Luftwaffe, qui généralement les apportaient aux détenus. Pourtant malgré l’état désastreux de l’effectif des détenus, la médiocrité des résultats des travaux du chantier B12, la SS décrète une nouvelle priorité au chantier B11,qui est destiné à abriter les futures usines de carburant Kuckuck I et Kuckuk II. Beaucoup des détenus de B12 vont essayer alors de se faire transférer dans ces équipes, où parait il le travail serait moins dur : Rester au B12, c’est l’impossibilité absolue de survivre, dans cet hiver terrible 1944-1945.Fortement affaibli, René de Roys n’aura peut être même plus la force de se battre pour cette nouvelle affectation qui aurait peut être, si elle avait été possible plus tôt, pu le sauver.

Ce sera certainement la journée du 13 janvier 1945 qui condamnera définitivement le capitaine de Roys à sa mort. La température était tombée en dessous de moins vingt degrés. La journée avait commencé sur la place d’appel, où en plein vent, il avait subi un interminable comptage de ceux qui sont là, de ceux qui ne sont pas là et qu’il faut identifier, morts que certains veulent bien sûr cacher encore pour bénéficier de leur ration de soupe, retardant d’autant le départ vers le travail au B12.

Vidé par la dysenterie, il sait qu’il ne peut aller au travail. Il parvient à retourner au block, où il attend de pouvoir intégrer l’infirmerie sur-bondée qui ne peut accueillir des vivants que si les morts en sont sortis. Le 14 janvier, René de Roys y est enfin accepté. En y rentrant, il doit bien sûr donner les loques que sont ses pauvres vêtements. Des camarades l’aident à intégrer le châlit de planches non équarries : trois personnes, avec une seule couverture pour trois. Les camarades qui l’ont accompagné demandent au Schreiber, le papier signé qui va indiquer que le matricule 77.722 n’est plus au block III, mais au Revier. René de Roys sait que le temps est arrivé. Il est devenu un Muselmann, en français un musulman, comme bien d’autres qu’il s’est efforcé d’aider pendant ces mois au camp, une détenu arrivé au bout de ses forces, au bout de lui même et qui n’a plus d’espoir de survie. Il a salué nombre de ses camarades une dernière fois, comme si rien de particulier ne lui arrivait. Entré à l’infirmerie, il devient l’un des 436 comptabilisés ce jour là comme sans vêtements. Trois jours plus tard, le 17 janvier 1945, la statistique du Scheiber du camp précisera :

Température : –20 degrés C.,

Effectif au camp : 6.425 détenus

Malades au Revier : 453 dont 161 vêtus

Dispensés au Schönung : 1.113, tous sans vêtements

Invalides (transport): 425, tous sans vêtements

Total : 1796 sans vêtements

Deux médecins français, arrivés au tout début de l’établissement de l’infirmerie du camp d’Ellrich, les docteurs Stillard et Ségelles, parvenus à se « qualifier » médecins soignants du camp d’Ellrich et surtout à se maintenir pour soigner les malades ne pouvaient rien faire d’autre que de dispenser un extraordinaire dévouement et de faire le diagnostic des souffrances et des affections, généralement l’une des quatre : Pleurésie, tuberculose, dysenterie, épuisement. Ils ne disposaient d’aucun médicament sinon parfois quelques cachets pas toujours identifiables.

Tout va aller très vite. Les deux médecins qui avaient appris son entrée à l’infirmerie vinrent le voir. Ils ne peuvent rien lui donner, mais ils voient tout de suite que c’est la fin. Ils se souviendront toujours de ce regard si fort et si souriant, qui éclaire des yeux que la maigreur du visage rend démesurés. Immobile, silencieux, René de Roys prie avec toute la force de son âme Dieu qu’il sait proche et qui va l’accueillir, de protéger ses camarades du camp et de veiller sur sa famille et aussi de pardonner à ses bourreaux.

Personne ne saura à quel moment de ce 18 Janvier 1945, il aura rendu l’esprit.

Le lendemain 19 Janvier 1945, le camion quotidien chargera son cadavre avec ceux des détenus morts avec lui, et le conduira au Crématoire de Dora, où il sera brûlé le même jour, ainsi qu’il sera acté sur le registre de l’administration du crématoire par le Schreiber du camp. Ses cendres seront jetées derrière le talus du crématoire. Il avait 46 ans. Un des rescapés d’Ellrich, resté anonyme, écrira :

Une brume infime

S’effiloche aux cieux

Ultimes adieux

D’un mort anonyme

Aucun geste pieux

N’a fermé ses yeux

Au bord de l’abîme

Nuage anonyme

Sublimes adieux

Une âme est aux cieux

Un an plus tard, au retour du camp d’Ellrich, le docteur Lafond Mazurel donnera ce dernier témoignage :

« C’est à ce moment que mourut de dysenterie , le marquis de Roys ; il avait fait l’admiration de tous par son cran et sa piété mystique : « Vive Dieu ! » me criait-il lorsqu’en guenilles et pieds nus, il me rencontrait… »

Postface :

L’acte d’accusation dressé en juin 1947 donnera la statistique effarante en ce qui concerne les français arrivés par le « dernier convoi » qui avait débarqué 1654 détenus à Buchenwald le 20 août 1944 :

« Le camp d’Ellrich fut créé le 1er mai 1944 comme dépendance administrative du camp de Dora. Il portait le nom de Waffen SS Arbeitslager ERICH.. Pendant cette période de 11 mois, 3.500 français passèrent par le camp d’Ellrich : 210 en sont revenus soit 1 sur 17.

De ces 3.500 français, 1500 immatriculés à Buchenwald le 20 août sous les numéros 77.000 et 78.000 arrivèrent à Ellrich le 7 septembre 1944. Huit mois après, 36 seulement de ces 1500 revirent leur pays, 34 vivent encore aujourd’hui soit 1 sur 44 » Ellrich dans les 8 mois de son existence aura perdu 71,9% de ses déportés morts dans le camp, 13,4 % ont disparu.»

A suivre : In Memoriam

René de Roys – Chapitre I – Le Soldat

A Moret, la salle marquis de Roys perpétue aujourd’hui le souvenir d’une grande figure de la première moitié du XX°siècle, René de Roys. ll naît à Dijon le 1° mars 1898, et est prénommé René en souvenir de ses aïeux maternels par lesquels lui est parvenu Saint Ange. La mort de son père en août 1915, le fait marquis de Roys, vocable sous lequel on parle encore de lui aujourd’hui. Sa vie, depuis sa prime enfance au château de Saint Ange, sera construite pour devenir une vie de soldat. Jamais il ne voudra d’un autre destin.

Ce destin se matérialisera enfin par son engagement à Vincennes le 26 décembre 1916 pour une durée de 4 ans. Il attendait ce jour avec impatience pour pouvoir servir son pays entré en guerre depuis août 1914. Il a alors dix sept ans et demi. Sa mère avait exigé qu’il soit auparavant reçu à ce baccalauréat, qui va clôturer des études secondaires de bonne qualité. 1914 l’avait trouvé pensionnaire avec son jeune frère Richard au collège de Saint Aspect à Melun. Les résultats de juillet 1917 ayant été positifs, sa mère ne pourra plus affectueusement s’opposer à sa détermination d’aller faire son devoir. L’adolescent qu’il est encore, malgré la maturité que la mort de son père en 1915 a accéléré, est d’abord un terrien, rarement à l’aise en ville.

Il aime son village, la nature et la chasse plus que tout, mais il est aussi impatient de servir. René choisira la cavalerie, se voyant compris dans la liste des recrues de la classe 1918, de la subdivision de Fontainebleau, sous le matricule 4.M.112-555. Enrôlé le même jour, il rejoint le 6° Régiment de Dragons, où il affecté comme cavalier de 2° classe le 30 décembre. Son acte d’engagement nous donne une succincte description : Cheveux bruns, yeux gris, front droit, nez busqué, visage ovale, taille : 1 mètre 75. Ses premières notes cadencent ses premiers 6 mois sous les drapeaux : Le 24 août 1917, il suit les cours d’élève aspirant à Rambouillet, où il sera nommé : Le 28 novembre 1917 Brigadier :le 28 janvier 1918 Maréchal des logis, le 1° mars 1918 Aspirant avec affectation le même jour au 17° régiment de Dragons, où il rejoint le front immédiatement.

C’est avec fierté que dès le lendemain de son arrivée, il peut pour la première fois ce 2 mars 1918 charger à la tête de ses hommes, montrant un beau courage et un sens quasi inné du terrain et de la progression. Cette action dynamique va devoir s’arrêter brutalement :Le 4 mars 1918, à la tête de son peloton de dragons, il est grièvement blessé lors d’une charge qu’il dirige vigoureusement, par une pluie d’éclats d’obus explosé à peu de distance. Après être resté longtemps inanimé sur le terrain dans l’attente des secours, il est transporté à l’hôpital régimentaire, où il s’efforcera de rester le moins possible pour pouvoir reprendre son service.

Il a donc à peine 20 ans lorsque le 17 mai 1918, il est distingué par sa première citation qui lui vaut la croix de guerre :  » Jeune aspirant frappé par éclat d’obus sur plusieurs parties de son corps, a donné un magnifique exemple d’énergie en s’inquiétant exclusivement de ce que faisaient et devenaient ses sous-ordres « .

Cette belle conduite le fera nommer: Sous – Lieutenant à titre temporaire par décision ministérielle du 10 avril 1919, publiée au Journal officiel le 15 avril, avec prise de rang à compter du 1° mars 1919. Le 5 août 1919, alors qu’il a repris le service au 16° régiment de Dragons, il est nommé Sous lieutenant à titre définitif (D.M. du 22.10.1919 & J.O. du 25.10.1919). Soucieux de servir dans une vie dense, nombre de ses proches amis ou famille y étant ou l’y ayant précédé, il demande et obtient par la D.M. 696 du 22 janvier 1921 son affectation à l’armée du Levant.

Il rejoint le 21° Régiment de Spahis marocains, où sert déjà son cousin le lieutenant de Longueau Saint Michel. Il se fait très vite remarquer par ses supérieurs pour son allant et ses initiatives et ses actions sur le terrain. Aussi, par décret ministériel en date du 7 avril 1921, il est placé  » Hors Cadre  » et mis à disposition du Général commandant en chef l’armée française au Levant, pour l’encadrement du 21° régiment de Spahis Marocains,

A peine arrivé en Syrie, il se range à cette décision qu’il regrettera toute sa vie, de ne pas s’opposer à la venue de son jeune frère Richard, qui devait faire son service militaire. Il lui est particulièrement attaché, ayant partagé avec lui l’apprentissage des études avec Mademoiselle Nourse, leur première institutrice à Saint Ange, puis les années de pensionnats et collèges.

Richard arrive donc en Syrie en 1921, pour le rejoindre sur ce théâtre d’opérations, en prenant son affectation au second escadron du 21° Spahis, commandé par son cousin de Longueau.

Hélas très peu de temps plus tard, dans un violent accrochage au Djebel Druze, Richard sera grièvement blessé.

Il meurt dans de grandes souffrances à Alep le 16 mai 1921.

Son corps rapatrié en France, repose aujourd’hui auprès de ceux de ses parents au caveau de Saint Ange, son nom allongeant la liste déjà bien longue de ceux gravés au Monument au Morts pour la France de la commune de Villecerf et sur la plaque commémorative de l’église paroissiale Saint Fiacre et Saint Martin.

Richard venait d’avoir 20 ans.

René devenait alors seul et dernier à porter un nom vieux de près de mille ans.

Ce drame va le jeter dans l’action, une action altruiste et généreuse de protection des chrétiens de l’église d’orient et des minorités comme celle des juifs de langue araméenne aux confins syro – irakiens, juifs qui sont déjà soumis à l’intolérance.

Il chevauche de village en village avec son escadron accompagné de  » Pout  » son magnifique chien berger allemand, fidèle ami qui reviendra plus tard en France avec son maître.

Toutes ces actions sont bientôt récompensées :

L’ordre N° 115 du 25 décembre 1922, du général commandant la 2° division du Levant communiquera :  » Brillant officier de cavalerie qui n’a cessé de faire preuve des plus belles qualités militaires au Levant depuis janvier 1921, s’est particulièrement distingué à Djenkeine (7 février 1921) à Kaffrha (13 juillet 1921),et sur l’Euphrate à Chemseddine (12 novembre 1921).

Vient encore de se signaler d’une façon spéciale au cour des opérations à l’ouest d’Alep (Syrie) notamment à la tête d’un escadron le 19 septembre 1922 à l’engagement de Chegay ».

Ce premier séjour en Syrie se terminera le 25 août 1923, où il est rapatrié par Beyrouth. Il est alors affecté et incorporé au 4° régiment de Hussards où il arrive le 19 octobre 1923 ( J.O. du 25.10 1923 ).

Son chef de corps lui donne l’exceptionnelle autorisation de revenir et de conserver le drapeau de son escadron, qui est aujourd’hui encore à Saint Ange. Cette magnifique unité sera celle qui va déterminer définitivement sa vie de soldat.

C’est là qu’il va nouer ces fortes amitiés qui seront la colonne vertébrale de sa vie de résistant après le désastre de mai 1940 : Les capitaines et lieutenants Brignac, Castelnau, Miron, Marion, de la Porte,etc…

C’est cette unité à côté de laquelle au sein de la III° division du général Pétiet, il fera toute la campagne de France.

Il s’y montre un officier de qualité,si bien que le Journal officiel du 20 mai 1927 nous apprend que le lieutenant René de Roys du 4° régiment de Hussards est désigné pour suivre les cours de lieutenant d’Instruction à l’école d’application de la Cavalerie à Saumur à compter du 3 octobre 1927.

Ses blessure de 1918 n’ont jamais été correctement réparées, et toute sa vie il souffrira en permanence de sa jambe et de sa cuisse, ce qui l’empêchera de monter à cheval avec tous les moyens nécessaire à cet art.

Une grave chute de cheval en août 1926 à cause de ce handicap,combiné avec un goût familial hérité de son père pour la mécanique,la mécanique de pointe et les sports de vitesse,le fera alors postuler pour rejoindre les autos -mitrailleuses qui étaient alors en cours d’organisation.

Après la confirmation enfin définitive de son maintien en activité, malgré son invalidité partielle qui faisait suite à ses blessures de 1918, il est affecté comme lieutenant au 12° escadron d’ A. M. C.  » Auto – mitrailleuse de combat  » (J. O. du 26.06.1929).

Le 1° août 1928 le voit Instructeur auxiliaire dans la prestigieuse l’Ecole de Cavalerie de Saumur. Après un bref retour dans son régiment c’est cette fois comme élève qu’il retournera à Saumur, pour suivre le cour de 1931 sur la formation automobile.

Sa mère qui tenait seule depuis la mort de son mari et de son jeune fils et avec talent le domaine familial de Saint Ange, connut enfin un dernier et grand bonheur:

C’est durant cette année 1931, qu’il prend la décision de fonder une famille.

Il se fiance en 1932 avec Thérèse Geoffroy.

La jeune fille et sa famille lui sont connues et proches depuis longtemps ;

L’un de ses tout meilleurs amis, cavalier comme lui, le lieutenant Léon Charles, le futur maire de Villecerf des années 1953-1962 n’a-t-il a pas épousé Suzanne Geoffroy la sœur aînée de Thérèse .

C’est ce jeune officier de Cuirassiers qui l’avait introduit au sein de cette vieille famille morétaine alors établie à Paris.

L’année 1932 ayant été pour les deux fiancés une année douloureuse, par la mort du Général Geoffroy puis celle de la marquise de Roys mère de René de Roys, le mariage sera repoussé à l’année 1933, où après avoir obtenu l’autorisation du Général commandant la région de Paris, il est célébré le 21 février à la mairie du VII° arrondissement et le samedi suivant à l’église saint Thomas d’Aquin.

L’armée sera pour une fois généreuse avec lui pour ses permissions, qui lui avaient été jusqu’alors bien chichement attribuées: Il obtient 20 jours pour son mariage et surtout il pourra emmener sa jeune épouse passer Noël dans sa propriété de Trukcess en Haute Alsace, lieu et familles qui joueront un rôle si important pendant la guerre et l’après guerre.

En effet l’Alsace est devenue le centre de sa vie : Après avoir été promu au grade de capitaine par décision du 24 juin 1934, il est affecté au 2° groupe d’Auto -mitrailleuses à Strasbourg, où il prend le commandement de l’escadron de découverte, puis est nommé aux fonctions d’officier adjoint au chef de corps.

C’est dans cette ville que naîtra son second fils Richard en 1936, après Roland le premier-né en 1934.

L’ensemble des ses états de service et de la qualité de son action lui ont fait valoir la croix de chevalier de la légion d’honneur qui lui est conférée par décret du 20 décembre 1935. La décision ministérielle du 7 octobre 1938 l’envoie à Paris, où il affecté à l’état-major particulier, au service de la préparation militaire supérieure ;

Ses qualités d’entraîneur et de formateur d’hommes sont particulièrement reconnues et récompensées. Il sera l’invité du président du conseil et c’est de sa tribune qu’il assistera au défilé du 14 juillet 1939.

Il restera dans ce poste jusqu’à la guerre qui lui permettra de vivre entre Saint Ange et Paris, Paris où naîtra son 3° enfant, sa fille Béatrice.

A la veille de la guerre le capitaine de Roys peut porter les décorations suivantes :

– Croix de guerre 1918,

– Guerre de 1914-1918,

– Médaille commémorative de la guerre 1914-1918,

– Médaille Interalliée 1919,

– Croix du Combattant volontaire 1919,

– Croix de guerre des T. O. E. 1922 Syrie,

– Médaille commémorative de Syrie – Cilicie, 1923

– Chevalier de la Légion d’honneur 1935

Après les mois et les mois des noirs bruits des bottes nazies, la guerre est là, avec le 3 septembre 1939 sa déclaration par la France. L’Etat – major lui avait fait anticiper sur la mobilisation générale du 1° septembre.

Le 27 août, le capitaine de Roys s’était présenté au Chef d’escadron Paquin, commandant du 3° R.A.M, le 3° Régiment d’Autos -mitrailleuses alors caserné à l’Ecole militaire de Paris, où il est affecté par suite de la réorganisation du 3° groupe d’Autos -mitrailleuses.

Le 3° Escadron Motocycliste lui est confié.

A la mobilisation, le RAM est formé à deux groupes, l’un de découverte, l’autre de combat aux chefs d’Escadron L’Hotte et de la Motte – Rouge et 5 escadrons: Le premier de découverte équipé d’Autos mitrailleuses rapides A.M.D Hotchkiss 35,au capitaine Weygand, le second Motocycliste au capitaine de Brignac, le troisième également motocycliste au capitaine de Roys équipés de side-cars Indian, armés en mitrailleuses et de motos René – Gillet , le 4° escadron de Reconnaissance au capitaine Gentien, enfin le 5°escadron de chars de combat au capitaine de Fenoyl.

Un escadron dit EHR, escadron hors rang commandé par le capitaine Daniel complétera l’effectif régimentaire et possédera les deux blindés légers de commandement qui complètent la dotation en matériel.

Le Commandant Paquin promu et nommé à l’état major du général Hutzinger qui commande la II° armée, c’est le Colonel François de Temps qui va alors prendre le commandement de l’unité.

Il obtiendra qu’elle soit complétée sous son autorité par un 6° escadron, dit escadron divisionnaire de canons antichars de 25 mm , l’ESCA , commandé par le lieutenant d’Ornano. Il la cadence en un échelon A qui prend la route immédiatement avec le capitaine Jacques Weygand, le fils du futur généralissime, alors que les échelons B et C chargés d’intégrer les matériels réquisitionnés suivront quelque jours plus tard.

Il a pu un instant apercevoir au travers des grilles de l’avenue de la Motte Piquet, sa femme ses enfants et la famille Geoffroy venus lui dire  » Au revoir « .

Après avoir reçu et vérifié toutes les dotations en armes vivres essence et munitions, c’est le départ pour la zone des armées, la région Nord-est de la Woewre, où il arrive le 8 septembre.

Son unité est un amalgame de vieux réservistes, de jeunes appelés qui n’ont jamais encore servi. un nombre significatif est constitué, dira t’il plus tard, d’antimilitaristes convaincus, soit par traumatisme de la 1° guerre, soit par pacifisme sincère soit aussi comme partisans de la faction politique qui refusait la guerre contre l’Allemagne depuis le pacte germano -soviétique.

Le matériel fait de bric et de broc fait d’équipements venant d’autres unités mais a peu près en ordre, matériel civil réquisitionné mais disparate, matériel neuf arrivant incomplet, parfois même saboté : Toutes les tares de ce temps se verront énumérées dans son unité. Mais ces jours sont aussi la fin de l’incertitude.

A partir de la route depuis Paris, le long convoi kaki clair, coloré par des voitures civiles multicolores et bariolés des engins réquisitionnés, traverse cette France déjà choquée par la guerre. Au fur et à mesure qu’il progresse vers l’est, le 3° escadron va rencontrer des villages abandonnés souvent sur ordre.

Le soldat un instant doit redevenir paysan et va soigner les animaux, leur donner à boire, traire les vaches.

Dès le 9 septembre 1939 où il arrive dans le secteur de Vickering, le 3° RAM est engagé dans la Sarre, franchit la frontière sarroise et le 3° escadron de découverte reçoit naturellement cette première mission d’aller reconnaître le village de Biringen le premier village au de la de la ligne Maginot pour étudier la position allemande qui s’y tient en léger retrait.

Ce sera au petit matin du 15 septembre 1939 le premier engagement de la guerre. Après un échange de coups de feu, de lancer de grenades et de rafales de mitrailleuse et de FM, cette première patrouille commandée par le capitaine de Roys, pour s’en tenir aux ordres, va devoir décrocher avec deux motocyclistes blessés dont l’un mourra le soir de ses blessures.

En peu de semaines, en quelques mois de cette  » drôle de guerre « , où le 3° RAM va monter la garde à la frontière du Luxembourg le capitaine de Roys va forger cette unité disparate en unité d’élite qui va pouvoir se distinguer dans la campagne de France, et les combats, où elle inscrira les pages les plus glorieuses de cette tragique époque.

Elle était sortie du temps des mauvais bergers. Le 3° RAM était intégré à la 3° division légère de cavalerie DLC du général Pétiet, forte de deux brigades :La 5° brigade de cavalerie du général Maillard, formée à deux régiments : le 6° Dragons du Colonel Jacottet et le 4° Hussards, l’ancien Saxe-Conflans du colonel Chappini, et la 13° brigade motorisée du Colonel Lafeuillade formée à 3 régiments : Aux côtés du 3°RAM, commandé par le colonel du Temps, le 2° régiment de Dragons Portés du Lieutenant-colonel Watteau, l’ancien Condé – Cavalerie et le 72° régiment d’artillerie motorisée du lieutenant Colonel Thomas.

Nombreux sont les témoignages et les ouvrages qui relatent les exploits de cette magnifique unité qui va s’illustrer sans faille dans la totalité des combats, de la Sarre et le Luxembourg, dans chacune des grandes batailles de la campagne de France, Longwy, l’Aisne et l’Ailette, la Somme, enfin celles de la Seine de l’Eure, avant que les 4° hussards et 3° RAM ne soient envoyés au sacrifice dans les derniers combats de l’Orne et de la Mayenne, pour permettre aux dernières unités de la X° armée Altmeyer de ne pas tomber dans l’encerclement allemand.

Leurs rares survivants faits prisonniers se verront rendre les honneurs par le vainqueur allemand : Exceptionnelle attitude qui verra cette 3° D.L.C, fait unique dans cette guerre et de plus chacun de tous ses régiments individuellement être par deux fois cités à l’ordre de l’armée.

Le capitaine de Roys et son 3° escadron vont donc être un des acteurs de cette glorieuse chevauchée de 49 jours, l’une des rares épopées de ce temps : Le 3° RAM, s’élançant d’ Audun-le- Tische, prend avec la 3° DLC, la tête de l’avancée du 10 mai 1940, où après avoir franchi la ligne Maginot, la III° armée française engage de forts combats pour tenter d’atteindre la ville de Luxembourg,dans le même temps que les panzers de Gudérian traversent les Ardennes luxembourgeoise vers Sedan. Le 3° Ram et son jumeau le 4° Hussards après avoir pris et mis en défense les pentes du Galgenberg se bat à Esch -sur-Alzette.

Le 3° Ram dépasse aussitôt les premières maisons de Esch, en essayant de s’y établir et protégeant les fantassins du 47° RI chargés de nettoyer la ville. Mais les allemands se ressaisissent: Leur 5° colonne faites de civils locaux comme de soldats habillés en civil, parlant parfaitement français, s’efforcent d’amener les premières automitrailleuses sur des mines.

Une première A.M., sautera en arrivant à l’entrée sud de Esch, faisant les premiers morts de la campagne et des blessés soignés immédiatement par le lieutenant médecin André Soubiran. Les allemands bien renforcés, peuvent mettent en place des gros canons de 105 venus par la gare de Esch.

Leurs canons antichars bien camouflés et bien renseignés déchenillent encore deux autres blindés français, avant que d’être mis au silence par les canons portées de la brigade. Les stukas et junkers à croix gammée, seuls dans un ciel désespérément vide de tout avion allié, français ou anglais, mitraillent à base altitude, obligeant les troupes françaises à se tenir dans les bois.

Le 3° RAM avance et tient, soutenu par l’escadron de Royère et les chars Renaut 35 du 4° Hussards. Mais alors que la nuit vient de tomber, il reçoit l’ordre de décrocher et de se replier pour le lendemain sur Audun sur le Tiche : l’offensive au Luxembourg doit être suspendue : L’escadron de Roys toujours en tête de la brigade Maillard, se porte sur Longwy où un gros contingent français est encerclé. Cette manoeuvre permet au régiment d’infanterie coloniale et au 63° GRDI de se retirer en ordre de l’autre côté de la ligne Maginot, face aux menaces des blindés, et des troupes aéroportées allemandes, qui allaient le détruire.

L’action est encore une fois bien construite et dirigée. Malgré cette immense vaillance, le rêve d’offensive est terminé: Repliés à Marville, derrière la ligne Maginot, pour le 3° Ram et la division, la priorité c’est d’abord et enfin dormir, dormir… et reconstituer le matériel après ces trois jours de combats ininterrompus, lourds de pertes en hommes et en matériel.

Ce sera dans ce cantonnement, fatalité supplémentaire, que le nouveau chef de corps du 3°RAM à peine installé, le Colonel Le Couteulx, qui venait de remplacer le Colonel du Temps, est victime d’une attaque de stukas.

Il mourra de ses blessures dans la journée du 15 mai. Le commandant de la Motte Rouge lui succède.

La 3°D.L.C. engagée au Luxembourg, qui vient de rétablir la situation devant Longwy, reçoit l’ordre de se mettre à la disposition du général Touchon et sa 9° armée, envoyés depuis Belfort en renfort à la II° armée Hutzinger, sur l’Aisne où les 19°et 41° corps d’armées allemands de Guderian et de Reinhardt en ordre serré, ayant réussi la traversée des Ardennes sont arrivées face à la ligne Mézières -Sedan.

L’attaque de Sedan commence le 13 mai à 16 heures.Guderian peut franchir la Meuse. Il faut envoyer d’urgence tous les secours possibles Ayant bien sur à sa tête le 3° RAM, venant à marche forcée de Longwy, par Etain, Verdun et Sainte Ménehould ,l’Aisne franchie à Neufchâtel, La 3° division s’établira au matin du 16 mai à Pontfaverger à 20 kms à l’est de Reims, pour tenir le secteur jusqu’à Sissones. En 30 heures, plus de 250 kilomètres ont été franchis principalement en plein jour malgré de nombreuses attaques de stukas.

De là les 3 escadrons motorisés les plus rapides du 3° Ram, celui des Autos-mitrailleuses du capitaine Weygand et les deux motocyclistes des capitaines de Brignac et de Roys sont chargés d’aller se placer en sentinelle à Montcornet. A peine arrivés, ils y sont accueillis par un feu violent de panzers allemands.

Le capitaine Weygand pourra s’abriter et rester au contact. Le commandant de la Motte Rouge charge le capitaine de Roys de mettre le village de Dizi-le-Gros en défense, et d’y préparer également un repli.

Ce-dernier place immédiatement ses deux pelotons mitrailleurs : Mandat -Grancey et Leroy-Beaulieu au nord du village, d’où doit venir l’ennemi.

Il place au sud le peloton Lecoq, et garde avec lui en peloton de commandement le peloton du lieutenant Desmeulles.

Le second escadron dont il a reçu le commandement pour assurer la solidité de la défense, est répartie en échelons depuis le centre du village vers la route de Sissone où se tient le QG de la 13° BLM Dès le début de l’après-midi de ce 16 juin, une force de chars lourds allemands Mark III, premier échelon de la X° P.D. du XIX° corps panzer Guderian, dont l’importance n’avait pu être identifiée arrive par le sud, y créant une totale surprise : Jusqu’à son entrée dans Dizy, elle n’avait encore été ni aperçue ni mesurée.

Elle pénètre vigoureusement dans Dizy avec l’intention de s’y établir, et systématiquement commence à nettoyer le village des troupes françaises, maison par maison, au canon chaque fois que nécessaire.

Les 2 escadrons motocyclistes français n’ont que plus que des mitrailleuses et des mortiers légers à leur opposer,car les deux autos–mitrailleuses de soutien ont été immédiatement détruites par les chars lourds.

De la Motte Rouge, le jeune nouveau commandant le 3° RAM doit lui-même, aidé du lieutenant Pissary, poser le peu de mines antichars qu’ils possèdent, et cela au contact physique même des chars allemands qui avancent en colonne serrée, tentant au prix d’un courage inouï de placer ces charges sous les chenilles des panzers.

Après plusieurs succès, l’un des chars allemands arrêté en retrait voit enfin la scène et mitraille le malheureux lieutenant Pissavy, qui meurt sur le coup, tandis que le commandant de la Motte Rouge, blessé est fait prisonnier. La supériorité des allemands est totale en nombre comme en force.

La colonne principale de chars qui précède l’infanterie motorisée à totalement traversé le village et tient la totalté de la rue principale.

Les français, quasiment encerclés, sont mètre par mètre extirpés du village : Depuis Dizy, ils ne peuvent que se replier vers Sissone, où heureusement le capitaine de Roys avait avec le 2° escadron préparé un point d’appui, mais il faut encore y parvenir.

Les lieutenants Leroy – Beaulieu et Mandat – Grancey, sur lesquels pesaient le principal de l’assaut allemand devront héroïquement donner leur vie pour briser cet encerclement et permettre le repli de leurs hommes.

Le sidecar que le capitaine de Roys a préféré à son blindé de commandement pour être plus près de sa troupe, a été endommagé, près de celui totalement détruit de son chef de peloton de commandement, le lieutenant Desmeules.

Leurs chauffeurs sont tués ou blessés Entourés d’allemands, ils ne peuvent que se réfugier dans la mansarde d’une maison, avec un cavalier venu les rejoindre.

Un fusil mitrailleur ayant été aperçu, le capitaine de Roys l’envoie chercher.

Le cavalier sort et revient au galop ; mais le F.M ne possède que son seul chargeur engagé. Le capitaine de Roys n’oubliant pas qu’il est champion de tir de l’armée française, épaule le fusil mitrailleur, et par la lucarne fait posément feu, comme à l’exercice en tirant au coup par coup, autant pour la finesse du tir que pour économiser les balles sur le groupe d’officiers allemands, descendus de leurs véhicules, pour étudier la manœuvre à conduire.

Chaque tir atteint sa cible. Plusieurs officiers tomberont avant qu’un char ne tourne sa tourelle et envoie une salve d’obus dans le grenier qui les abrite. Faute de munitions, le capitaine de Roys a dû arrêter le feu.

Les allemands, pensant qu’ils ne peuvent être qu’hors de combat, ne vont pas s’en assurer. Les trois attendent alors la tombée de la nuit. Un passage inespéré en vrombissant d’avions français, lâchant quelques bombes surprend les allemands, et permet aux réfugiés, après avoir soigneusement caché le F. M devenu inutile dans le poutrage du toit, de sauter dans la cour de la maison, d’un bond de traverser la rue à la barbe des allemands et d’aller se cacher dans une cave plus éloignée des troupes allemandes pour y attendre l’obscurité.

Celle-ci arrivée, guidés de leur seule boussole. Ils tentent, par les jardins et les champs, de rejoindre leurs camarades et la brigade. A deux kilomètres à peine de Dizy, ils se trouvent alors en face d’une impressionnante colonne de chars lourds arrêtée en pleine route.

Ce sont ceux de la 10° panzer du général Schaal du corps d’armée du général Guderian. Avec la plus grande attention, ils remontent alors toute la longueur de cette colonne qui n’en finit plus et comptent 150 chars.

L’urgence devient alors et impérativement de rendre compte. Marchant sans s’arrêter toute la nuit, ils rejoignent les lignes françaises à 7 heures du matin.

Les informations données seront prises en compte, pour l’organisation du dispositif de la 3° DLC et immédiatement portées au Colonel de Gaulle qui a reçu mission de contre attaquer les forces allemandes le lendemain 17 mai avec sa 4° division cuirassée.

Ce sera la bataille de Montcornet, où le 3° RAM par l’escadron Weygand et un escadron motocycliste en éclairage, sera encore au soutien.

Durant cette journée du 16 mai, la 5° brigade motorisée Maillard de la 3° DLC s’était trouvée seule, et avait gardé ses positions face à la puissance de la 10° panzer division allemande.

Les combats de Dizy le Gros avaient sauvé la 13° BLM et permis au corps français de s’organiser.

Le prix pour le 3° RAM et ses escadrons mécanisés sera lourd : Les 2 escadrons commandés par le capitaine de Roys auront été sacrifiés, officiers, sous-officiers cavaliers quasiment tous tués, blessés ou hors de combattre, les matériels détruits en totalité.

Mais dès les rescapés regroupés à Sissone, rien, pas même la fatigue, n’empêchera cette poignée de héros de repartir au combat autour de Sissone et de Sissone jusqu’à Laon, et cela jusqu’au 20 mai.

Car dans l’attente de la manœuvre qui va couper l’armée franco-britannique en deux et aboutir à la chute de Dunkerque le 4 juin, Hitler a décidé contre l’avis du commandement militaire de maintenir à l’arrêt et en défense active, les P. D. de Guderian dans le secteur de Montcornet. Cette incroyable décision donne un peu de répit à la 3° DLC, dont certaines unités pourront se rééquiper en armement et en hommes.

Le capitaine de Roys pourra avec soulagement retrouver 4 nouveaux blindés légers Hotchkiss au lieu de ceux qu’il avait perdu en totalité à Dizy : Il reconstitue sa force de side- car avec 24 Indian neufs et 12 motocyclettes R.G.. Le général Pétiet se voit récompensé de la belle conduite de ses troupes.

En plus de la 3° DLC, il reçoit le commandement de deux autres divisions les 2° et 5° DLC avec les régiments jumeaux du 3, les 2° ,4° et 5° RAM, qui forment avec la 40° DI, le fameux  » groupement Petiet « , la force de soutien et d’attaque rapide de la X° armée du général Altmayer, qui va immédiatement être à la peine et à l’honneur. Et ce sera le 5 juin, la deuxième phase du plan d’attaque allemand, où après le discours enflammé d’Hitler au peuple allemand, tout le corps de bataille affranchi par la chute de Dunkerque, précédé par les panzerdivisions soutenues par les stukas, va pouvoir se jeter vers le sud. En face l’armée française, redéployée attend ce choc.

La X° Armée tentera même un mouvement : La dernière des attaques de l’armée française sera sur la Somme au matin de ce 5 juin.

Le 3° RAM et l’escadron de Roys, qui vient d’être détaché à la 13° brigade légère motorisée du Colonel Lafeuillade est encore une fois encore en tête du groupement du général Pétiet, qui va au prix de pertes immenses, en luttant à un homme contre dix, à un blindé contre cinquante, contre un ennemi dont le commandement avait compris qu’il fallait une seconde fois mettre en œuvre la concentration massive de tous les blindés face à des lignes de combat françaises totalement étirées, ne bénéficiant pas de cette aviation qui aurait pu justement être la réponse à cette force de masse brutale.

Le 3° RAM, sa Brigade et sa Division vont permettre de sauver encore une fois l’honneur de la cavalerie ;

Après 3 jours de combats acharnés, le régiment devra se retrancher sur Poix et Aumale et la rivière de la Bresle. Le chef du 4° peloton de l’escadron de Roys, le lieutenant François Lehideux, le grand patron des automobiles et industries Renault, y sera blessé une seconde fois en portant secours à son capitaine encerclé par un forte troupe de fantassins d’accompagnement des chars allemand.

Il lui permet ainsi de pouvoir se replier et d’éviter d’être fait une première fois prisonnier. Nous retrouverons ce grand capitaine d’industrie, qui avait sans obligations, sacrifié son confort d’industriel réquisitionné parisien pour partager la vie des soldats.

Au matin du 8 juin la bataille de la Somme a été perdue, celle de la Seine commence dès le 9 juin au matin. Le peu des restes encore en état de combattre du corps Pétiet, s’est redéployé pour tenter de barrer le passage du fleuve aux panzerdivisions.

Le 3° Ram, cette fois en retrait de la 13°BLM qui a passé le fleuve à pont de l’Arche, tient alors une position de Vernon aux Andelys, prêt à foncer pour colmater les brèches du dispositif français, sitôt que les forces allemandes auront réussi leur franchissement de la Seine.

Mais de Mantes à Rouen, toutes les divisions blindées du corps d’armée Hoth avec à sa droite la plus célèbre,la 7° PD du futur maréchal Rommel, qui à pour mission d’aller vers Cherbourg, enfoncent le dispositif. La Seine est franchie en nombre d’endroits, par les zodiac allemands.

Le groupement Petiet est alors chargé par l’état major du sacrifice ultime :  » Tenir « .

Tenir le terrain pour permettre à la X° armée Altmayer de se replier au de la de la Loire et en même temps barrer la marche vers le port et les arsenaux de Cherbourg. Ces journées seront les plus difficiles de toute la guerre dira plus tard le capitaine de Roys comme tous les témoins de ces derniers jours de combat, sans munition ni ravitaillement, sans commandement et sans ordre, obligé de tout improviser pour tenter de retenir une armée entre la déroute et la débâcle traumatisée par les plongeons incessants des avions stukas et junkers qui viennent mitrailler tout ce qui n’est pas abrité, et cela sans sommeil, sans moyen.

Le capitaine de Roys et son escadron, qui a recueilli tous ceux qui, venant de diverses unités, voulaient encore se battre, sont devenus, d’escadron régimentaire de combat, le principal soutien du commandant l’Hotte qui a pris le commandement du 3° RAM depuis la bataille de la Somme, se montrant le chef le plus capable, le héros le plus exemplaire et le plus charismatique de ces journées de la fin de la campagne de France. Ce seront les nouveaux combats de l’Orne, où l’état major de la 13° brigade demande encore de monter une contre-offensive de dégagement, pour soulager la retraite de la X° armée.

Elle sera organisée à partir de Ranes, la petite ville ornoise où le RAM s’était replié .Une batterie d’artillerie à deux pièces de 75, venue des vestiges du 72° régiment d’artillerie motorisée du lieutenant Colonel Thomas est transformée en artillerie antichars.

Elle permet une dernière fois de repousser les forces blindées ennemies qui se présentaient au franchissement de la Rouvre .Et c’est après ces journées de repli, avec le soutien des escadrons de la 13° BLM, la chevauchée en avant : Les derniers side et motocyclistes solos l’effectuent avec leurs seuls mitrailleurs, en direction de Carouges. C’est la dernière action construite dans la Campagne de France, conçue pour donner les heures de répit que demandait le repli de la X° armée.

Dans ce dernier périmètre, le Colonel Lafeuillade a pu rassembler autour de son escadron de commandement de brigade, l’escadron de Roys, tous les débris des unités qui se battent au bout de leur force.

Autour de la Ferté Maçé, où il a installé son PC, il essaye de diriger les unités, du moins ce qu’il en reste, de celles toujours déterminées à combattre; Il essaye de les consolider sur la ligne Argentan – Alençon ;

Le 16 juin, la 13° BLM recevra même du général Pétiet, l’ordre de tenter le passage de l’Orne de Sées à Argentan, afin de permettre le décrochage du corps d’armée Dufour, essentiel pour le repli de la X° armée.

Mais la manoeuvre du corps d’armée Dufour, souvent gênée par les encombrements des colonnes interminables des réfugiés, est mal exécutée. Elle laisse s’ouvrir une brèche, où le gros des blindés allemands et de leur infanterie motorisée va pouvoir s’engouffrer : C’est la fin.

Il n’y a plus ni hommes, ni matériel ni munitions.

Le 3° RAM, ses derniers escadrons Pigaud, Weygand, Kaminski et Rouzée, aidés du peloton de chars Maugey, les dernières unités disponibles de la 13° BLM avec l’escadron de Royère et le peloton Madeline, doivent se replier vers Saint – Fraimbault où les allemands et leurs troupes fraîches, sont parvenus en nombre et en force, pouvant enfin les encercler.

Il n’y a aucun espoir de briser de jour ce cercle d’acier pour tenter de retrouver la 13 BLM.

Le colonel Lafeuillade et l’escadron de Roys sont à leur tour isolés dans leur PC de la Ferté Maçé. Le commandant l’Hotte, sans ordre, doit alors se résoudre à la reddition, pour sauver le sang des rares rescapés: L’aube du 17 juin se lève dans ce village de Saint Fraimbault devenu totalement silencieux.

Le commandant l’Hotte s’enquiert de l’état de ses soldats, les postant dans des conditions aussi sures que possibles. 17 juin, douze heures trente, le discours radiophonique du Maréchal Pétain s’adresse aux français :  » .C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui, qu’il faut cesser le combat… « .

Le commandant Edmond L’Hotte, et ses officiers n’ont sûrement pas entendu ce message, même si en bien des endroits les hauts parleurs allemands le diffuseront. Après une toilette et s’être rasé de près, tenue et armes en ordre, baudriers ajustés, les officiers du 3° Ram se tenant droits, ayant fait identifier où était entré et posté dans Saint – Fraimbault le commandement allemand de la force motocycliste d’avant-garde des blindés, ne peuvent plus que dire à leurs hommes exténués, qui vont devoir affronter la botte allemande, montrant eux même cet exemple :  » Messieurs de la tenue, s’il vous plait.. ! « .

Ils se rendent et obtiennent même du commandement allemand de pouvoir conserver leurs armes.

Cette reddition faite avec intelligence, organisation et générosité va permettre à ceux qui en ont le courage, la force et le moyen, de pouvoir s’évader,en leur donnant ainsi un peu de temps de répit et d’avance.

Le colonel Lafeuillade et le capitaine de Roys pourront ainsi avec les derniers éléments de la 13° BLM de replier vers Château Giron. Les capitaines Kaminski, et Pigaud, le lieutenant Faye sauront eux aussi très vite profiter de la nouvelle nuit : Après un peu de sommeil réparateur, à leur tour ils parviendront à forcer la route vers La Loire et de là vers le sud. Dans cette journée du 18 juin le capitaine de Roys installera son escadron et ses quatre pelotons, qui possèdent encore 2 autos -mitrailleuses, une dizaine de side-cars et une quinzaine de motos-solo, complétés par deux canons antichars de 25 récupérés le long de la route en P.C. de brigade à Oisse. Il espère avec son chef le Colonel Lafeuillade pouvoir encore poursuivre le combat,

A suivre :

– La capture et l’évasion de juin – juillet 1940

– Le Résistant 1940 – 1944

– Le Déporté 1944- 1945

– In Mémoriam

Ces textes sont des articles écrits par Jérôme de Roys pour la revue de l’association des  » Amis de Moret et de sa Région  » , en Seine et Loing, où ils sont parus, à partir du N° 175, premier trimestre 2005, enrichis d’une importante iconographie. Ils peuvent être acquis au siège de l’association :

Hôtel de Ville, 77250 MORET sur LOING,

ou commandés par e-mail à l’association : amisdemoret@wanadoo.fr

Le texte donné ci-dessus est extrait d’une rédaction plus complète qui sera mise sur le site dans le courant des années 2006-2007, avec son illustration spécifique.

Asa, Novembre 2005, indice 1