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Les Le CHARRON

En donnant dans sa livraison du 15 février 1702, l’article nécrologique de François Le Charron, second monsieur de Saint Ange, décédé à Paris le 26 janvier 1702 à l’hôtel des Romains, rue Saint Marguerite à l’âge de 76 ans – Il sera enterré le jour suivant à Saint Sulpice – le Mercure Galant rappelait une dernière fois le nom et les splendeurs de cette famille Le Charron, qui avait tenu de Dormelles à Challeau, de Villecerf, Montarlot et Ville-Saint-Jacques, de Villemarchéal à Villemer, nombre de seigneuries gâtinaises, qui à la Révolution formeront la majorité des communes du canton de Moret-sur-Loing. Au delà, sa dernière et troisième branche, y ajoutera encore, conservera et transmettra à ses héritiers d’autres seigneuries comme Paley et Rémauville complétées par d’autres fiefs et arrière-fiefs dans les futurs cantons de Lorrez –le- bocage ou de Nemours, sans compter les intérêts cédés aux Caumartin dans des seigneuries ou coseigneuries comme Flagy, Noisy – Rudignon et autres. On verra même des biens ecclésiastiques comme l’abbaye de Cercanceaux, constituer la dot de certains cadets. Le fond ne manquait pas aux trois branches gâtinaises des Le Charron pour rendre hommage directement au roi pour sa Grosse Tour de Moret à chacune de leurs générations.

L’article du Mercure Galant n’a pas été signé. Il aurait alors fallu faire remarquer à son rédacteur, qu’entre amalgame et confusion, il ne correspondait que dans l’esprit à la réalité des choses. Les articles que donnera en Seine et Loing la revue des Amis de Moret, s’efforceront de rectifier ces premiers propos qui avaient si bien formulé l’extraordinaire de leur histoire.

Armes de Claude Le Charron

« Messire François Le Charron, seigneur de Frénoy, baron d’Encourt, vicomte d’Orval, marquis de Saint Ange, à cause de quoi il avait le gouvernement de Montereau, mourut le 27 du mois passé. Il était à 22 ans à la tête du régiment Colonel de Cavalerie, qu’il a commandé l’espace de 11 ans, et ensuite, il fît Maître d’Hôtel de la feue Reine Mère. Et avait acheté le Monsieur le duc de Mortemart la capitainerie de la Varenne du Louvre, qu’il avait en chef, et dont il se démit entre les mains de monsieur le maréchal de Schulenberg. Il était fils feu messire feu François Le Charron, marquis de Saint Ange, premier Maître d’Hôtel de feue la Reine Mère.

Sa mère était Anne de Boulogne, petite fille de Jules de Boulogne, Conseiller, Maître d’hôtel du roi, gouverneur des viles et château de Nogent, capitaine d’une compagnie entretenue au Régiment de Champagne, seigneur du Plan, Bonnecourt et autre lieu. Sa maison est fort illustre et il y a plusieurs chevaliers de Malte et comtes de Saint-Jean. Elle était nièce de monsieur l’évêque de Digne. C’est là que vient l’abbaye de Val-Sainte-Catherine, que monsieur de Saint Ange a donné à Monsieur l’abbé Servien. Elle était aussi cousine germaine du cardinal Capinchy, qui eut 27 voix à un conclave. Feu monsieur de Saint Ange, dont je vous apprends la mort a servi sous le maréchal de Choiseul-Praslin, dans toutes les guerres d’Italie. IL était oncle à la mode de Bretagne de Monsieur le duc de Brissac et de Monsieur le comte de Cossé, de madame la marquise d’Urcé, de feu monsieur Bochard de Champigny, intendant et maître des requêtes, de madame la présidente de Motteville, de monsieur le maréchal de Trichâteau, grand maréchal de Lorraine, qui a fait double alliance avec la maison de Bruslart, cousin aussi de madame la présidente de Nesmond et de monsieur de Caumartin, et neveu de madame la comtesse d’Origny, gouvernant de Saumur-en –Auxois.

Il avait épousé en premières noces mademoiselle de Servien, fille de monsieur de Servien ambassadeur pour le roi en Savoie et nièce de monsieur Servien surintendant des finances, et en secondes noces Marie Madeleine Angélique du Bourdet, qui descend d’un cadet de la maison de Bourdet, dans laquelle il y a eu plusieurs alliances avec la maison d’Aubusson, jusqu’à monsieur le duc de la Feuillade d’aujourd’hui.

Il est mort avec une entière résignation aux volontés du Seigneur, telles que doit avoir un véritable chrétien, et disait toujours quelque douleur qu’il souffrit, qu’il ne soufrait pas assez.

Le Roi a eu la bonté d’accorder à sa veuve la même pension dont il le gratifiait. »

La famille Le Charron étonne, d’avoir laissé dans la mémoire de nos concitoyens un espace si modeste, qu’il en est devenu anonyme. Localement en dépit de leurs immenses possessions du boccage Gâtinais établies surplus de dix seigneuries, à Paris source de leur établissement et lieu de leur influence construite par les charges et assise sur tant de biens prestigieux, ni rue, ni lieux-dits ne perpétuent leur établissement qui avait si fortement marqué l’architecture des bâtiments et des jardins qu’ils avaient habités. Seule subsiste aujourd’hui dans l’Ile Saint Louis la plaque du quai Bourbon, qui désigne le dernier hôtel Le Charron de la capitale. Le silence recouvre pendant près de trois siècles cette famille, alors qu’elle a laissé sa marque et son empreinte, sinon fabriqué tant d’évènements qui ont marqué l’histoire, la grande histoire de France.

Monsieur de Boislisle écrira dans la généalogie qu’il leur consacre à propos des trois frères Antoine de Dormelles, François de Saint Ange et Claude de Villemaréchal, et s’agissant des seigneuries de Claude, l’importance qu’ils représentaient en Gâtinais : « Toutes ces terres présentaient un ensemble d’autant plus considérable qu’elles touchaient celles de MM. de Saint Ange et de Dormelles et ne formaient entre elles, pour ainsi dire, qu’un seul tenant. Villemaréchal qui était la demeure ordinaire de Claude Le Charron, semblait être le centre d’une vaste seigneurie que parcourait d’un bout à l’autre une belle chaussée dallée, dont les vestiges ont subsistés jusqu’à nous, et des hauteurs où s’élevèrent encore les dernières ruines du château, on n’apercevait que des clochers et des girouettes aux armes de MM Le Charron. »

Portrait de Claude Le Charron
Portrait de Claude Le Charron

Les Domaines d’exception aux magnifiques jardins de la vallée de l’Orvanne et de son arrière-pays ont disparu. En moins de deux générations, ils auront été tels Villemaréchal, Saint Ange et Dormelles, transmis, cédés ou même détruits. Les étonnantes collections constituées en ces temps de grandeur et de talent avec tant de compétence, plus encore pour le plaisir de leurs illustres visiteurs que pour eux-mêmes – Les Le Charron du XVIIème siècle étaient éminemment généreux- si elles n’avaient été dispersées sans retour, étaient parties au gré des mariages et dans les successions.

Malgré des épouses fécondes, nombre de leurs représentants s’éteindront sans postérité, laissant à la troisième et dernière branche le soin de maintenir seule et avec une belle distinction leur postérité. Cette branche se partagera alors entre Fontainebleau et Landskron, pour la ville et le monde, entre Paley et Rémauville pour la terre. Après les uniformes chamarrés des plus prestigieux régiments, ils prendront l’âge venu, une retraite terrienne et provinciale, contribuant cinq générations durant, à l’honneur et à la gloire de la France par l’épée, puis la charrue comme si l’autre gloire, celle des vanités du monde qui avait précédé leur temps, ne les concernait plus.

Chateau de Rémauville vers 1850
Chateau de Rémauville vers 1850

De la puissance financière dont ils étaient tous issus, de l’éclat étincelant de ce soleil des forces si vives de ces temps héroïques de foi et de fidélité, les uns comme les autres, chacun à son aune, avaient , sans exception aucune, jeté loin des vulgaires, talents , mérites, forces et passions dans ces nombreuses formes qu’offraient la magnifique réalité de leur siècle : Passion de Dieu, passion de la pierre, passion du Service seront quelques-unes des ces formes dévorantes d’un appétit d’amour exalté dans leur monde.

Les Le Charron, après avoir traversé les temps des guerres de religion et de Marie de Médicis, la première de ces trois reines qui feront leur fortune, participeront au quotidien de la reconquête de l’autorité royale par Henri de Bourbon le futur Henri IV. Ils serviront sa veuve Marie de Médicis jusqu’à son exil bruxellois, la qualité de ce dévouement leur étant reconnu par le roi Louis XII comme par le cardinal de Richelieu

Ils serviront, fidèles parmi les fidèles avec toute leur parentèle Anne d’Autriche, se mettant à ses ordres, comme à ceux du cardinal de Mazarin, un moment au fond de la défaveur, sinon de l’exil, et tout particulièrement dans ces temps à la vêture si complexe des Frondes. Ce sens du Service les conduira jusqu’au moment de l’établissement de la royauté absolue par le jeune Roi Soleil. IL faudra alors la mort de la Reine-mère pour que les Le Charron reviennent dans le rang de l’ordinaire.

Ces époques de ce si grand XVIIème siècle, où l’histoire s’accélère, avaient trouvé les Le Charron déjà installés à Paris, par une longue succession de générations gravissant avec patience et régularité, comme tant de ces familles de l’ancien régime, le long chemin de l’élévation financière et sociale. Fidèles à leur deux paroisses de Saint Paul, la paroisse de la Cour, et de Saint – Germain – l’Auxerrois, la paroisse du Louvre, ils sont bourgeois de la cité, la si dynamique capitale. Ils sont parisiens de Paris.

Déjà le chef de famille est établi dans la rue des Francs Bourgeois, même si ce n’est que plus tard que Pierre Le Charron devenu chef de famille, y rachètera l’ancien et somptueux hôtel bâti par le connétable Anne de Montmorency. Cet hôtel accueillera la veuve Scarron, la future épouse de Louis XIV. Aucun des autres membres de la famille ne s’éloigne de ces deux paroisses où se construit sinon se trame l’historique du quotidien. Claude le dernier, fera exception, mais plus tard seulement quad les temps commenceront à changer. Il construira plus tardivement l’hôtel du quai Bourbon.

Marguerite Sauvat
Marguerite Sauvat

L’histoire de cette famille avait commencé bien avant le début du XVIème siècle, mais c’est par la période des règnes de François Ier er de Henri II, qui vont précéder la si longue guerre civile que l‘on connait sous le vocable de Guerres de Religion, que va débuter le récit et l’aventure de leur ascension. C’est avec la seconde génération du XVIème siècle, que le Gâtinais, le boccage Gâtinais, l’environnement sud de Fontainebleau et de son palais, deviennent aussi un centre d’intérêt et d’implantation majeure. La très grande génération de Germain et de Pierre, leur plus jeune frère Charles allant amplifier l’action des aînés de la famille en Champagne, va dépasser en succès et en notoriété toute la parentèle du nom restée parisienne, quand elle ne s’était pas établie à Bordeaux, La Rochelle, ou même à Grez-sur-Loing et Hulay. Ces autres Le Charron, compteront aussi de brillants représentants comme Pierre Le Charron, l’un des plus brillants théologiens du temps,par Jean Le Charron, cousin germain de Germain, Pierre et Charles, qui sera le fameux Prévost des Marchands de la Saint Barthélemy, et bien d’autres. Mais restons avec ceux qui vont bâtir l’histoire entre Paris et le Gâtinais.

Pierre Le Charron 1541-1603
Pierre Le Charron 1541-1603

En premier lieu nous trouverons donc les trois frères Germain l’aîné et le visionnaire, Pierre le talentueux réalisateur enfin le jeune Charles, l’homme du relai de la capitale, avec la Province et l’Allemagne, grands ordonnateurs de l’achèvement de la construction familiale, qui sauront au Service du Roi et du royaume établir leur famille et leur descendance au plus haut du fait social du temps.

Une génération plus tard, alors que déjà de ces trois rameaux, il ne reste lus qu’un celui de Pierre, pour poursuivre la postérité mâle, la diversité et la complémentarité va s’établir. La France, fille aînée de l’église, est bien celle aussi qui est mère des armes et des arts et de lois, où nous verrons Antoine, François et Claude, et leur enracinement prestigieux dans les seigneuries qui dépendant de Moret. Encore une génération plus tard, quand on pense que Les Le Charron vont enfin et à nouveau se multiplier comme au XVème siècle, en quelques années, il ne va plus rester que deux branches. Mais ce seront ces deux branches qui alors porteront au sommet l’élegance et le fait familial. Et encore un degré plus loin, avec la mort de Françoisle second du nom, devenu chef de famille, il ne restera plus que la dernière branche, celle de Villemaréchal, devenue la branche de Paley, pour sans jamais déroger, se consacrer jusqu’à sa fin au Service par les armes.

La seigneurie de Paley au XVIII eme siecle
La seigneurie de Paley au XVIII eme siecle

Les premiers auront excellé dans l’art de mettre leurs talents au Service des Souverains pour leur permettre de financer la conduite des guerres, les seconds seront eux-mêmes homme de guerre et grands organisateurs, enfin les derniers rendront pareillement sublimes par un dépassement des forces de l’origine, la conversion et la sincérité qui va les entrainer vers la passion de la prière, de l’étude et de la mystique, soutenus par l’amour de Dieu, les frappant d’une empreinte indélébile, où ils se consumeront avec courage, générosité et abnégation. Ce seront les premiers Germain et Pierre, les seconds Antoine beaux-frères, les derniers Monsieur et madame de Saint Ange, son inoubliable épouse et quatre de leurs enfants.

Au sortir des guerres de Religion, puis des guerres de la Ligue, avec les trois premiers règnes des Bourbons, ils vont participer, soit à fabriquer soit à illustrer tous les évènements que va traverser le pays.

Le retour à la paix par l’autorité royale et la main de ses ministres, ces temps de retour à la connaissance avec le renouveau de l’étude, de l’usage des langues, de la maitrise retrouvée des lettres et des sciences, aussi avec le renouveau du sentiment religieux, fortifié par les nouveaux ordres qui vont s’établir et du merveilleux retour à la spiritualité vraie et fondée avec Port-Royal, les Lazaristes et la Visitation, tout cela est intimement mêlé, va bâtir ce siècle unique, ce merveilleux XVIIème siècle, où les Le Charron seront au plus près de cette révolution civilisatrice, sublime même par nombre de ses contrastes qui vont encore en augmenter l‘épaisseur.

Le temps est encore fait de guerres incessantes, de batailles et de sièges, comme sorti de la féodalité avec les douloureuses périodes des Frondes. le sentiment de l‘honneur et le besoin de vrai n’empêcheront pas, tout au contraire, ce qui peut apparaître comme une contradiction, un certain retour à a vie en société, une société d’élégance et de qualité, construite par des sentiments nobles qui la tire tout entière vers le haut, dans la vie citadine et à Paris la première d’entre-elles, où elle s’épanouira dans les merveilleux salons parisiens de la Préciosité, comme dans mes théâtres et les académies. Tout cela se succède, s’alterne, s’imbrique, se mélange dans une accélération que l’histoire de France n’avait encore jamais connue. Une créativité inouïe va amener cette époque jusqu’à l’entrée du règne personnel de Louis XIV. Comme si, d’un seul saut, la première moitié du XVIIème siècle, avait succédé brutalement au merveilleux XIIIème siècle.

Le sang de cette famille Le Charron s’était-il épuisé à trop se consumer ?

Pour la dernière branche Le Charron, qui va seule poursuivre la longue route de l’histoire familiale, un autre destin les accompagnera pendant le siècle et demi où ils vivront en parfaite vie d’honnêtes hommes de leur temps, servant Dieu, le Roi et leurs concitoyens, jusqu’à cette seconde moitié du XIXème siècle, où leu nom va s’éteindre.

D’abord par le sang de la branche du dernier aîné devenu l’ainé de la seule et dernière branche devenue par force la branche aînée, faite de quatre filles mariées comme il se faisait dans les meilleures familles de la noblesse de sang la plus ancienne. Pourtant, les gendres vont délaisser à l’aube du XXème siècle le dernier château, dernier témoin de l‘ancienne grandeur.

Enfin, par sa sœur Marie – Angélique, Mathilde Le Charron, qui survivra à son frère près d’un tiers de siècle, permettant un retour aux sources familiales les plus authentiques, sinon les plus illustres. N’avait-elle pas épousé « en voisine » Victor, Anne-Conrad de Roys de Lédignan Saint Michel, qui venait de recevoir par sa mère mademoiselle Virginie de Rennel, comtesse de Lescut et du Saint Empire, devenue par son mariage marquise de Roys, après le vandalisme destructeur de la Révolution et du temps du Directoire, ce qui restait du Saint Ange de ses aïeux.

Par ce détour de l’implacable destinée de l’histoire ou de son hasard, le retour du sang Le Charron par Marie-Angélique dans leur vieille terre de Challeau qu’ils avaient fait renommer Saint Ange, la faisait balbutier, comme si elle hésitait encore.

Arrivés au port après un long voyage dans les mers agitées des aventures et des péripéties humaines, ce retour dans une de leurs premières terres qu’ils n’auraient jamais du quitter, formera un symbole et une exigence forte : Marie-Angélique Le Charron, celle que les villageois de Villecerf et de Challeau nommeront « l’Ange de bonté » veillera avec toute sa douceur à y maintenir le plus solidement que jamais, le nom, l’esprit et la tradition familiale.

Morte sous la troisième République, peu avant que le siècle ne bascule, sa plaque tombale du cimetière de Villecerf portera gravée des historiques dénominations des Le Charron, qu’elle fut la dernière à revêtir: Veuve du comte de Roys de Lédignan dont elle eut un fils Richard Timoléon et une fille Marguerite, elle épousera en secondes noces Miklos de Kiss de Nemesker qui fît construire dans le nouveau cimetière municipal de Villecerf  une chapelle où elle repose aujourd’hui à côté de son père Claude Léon, le dernier Le Charron à porter le titre de marquis de Paley et de marquis Le Charron

Plaque tombale de Marie Angélique

Mais avant que de se consumer de gloire, d’amour, de passion, de luxe ou de renoncement, Germain et sa descendance, son frère Pierre, celui qui va donner son ampleur à l’établissement dans la vallée de l’Orvanne vont donc ouvrir ces aventures. Viendra ensuite, l’histoire des trois branches issues de Pierre, celles de Dormelles, de Saint Ange et de Villemaréchal, une histoire qui s’achèvera à Saint Ange, avec la dernière demoiselle de Paley.

Jérome de Roys

La famille de Roys de Lédignan

La famille de Roys de 1817 à nos jours, installée a Saint Ange:

C’est donc avec Jérôme Joseph  ( 1891- Montpellier – 1882 – Paris)  , X pont 1807, et enterré à Saint Ange, avec son mariage avec Virginie de Rennel, comtesse de Lescut et du Saint Empire, que la famille de Roys, provençale, ou administrativement  provençalo- languedocienne depuis la nuit des temps,  va s’établir à Saint Ange,

Aujourd’hui, c’est le 7eme degré Seine-et-Marnais  qui poursuit plus de 2 siècles de présence

Jérôme  Joseph                1791 – 1882        Virginie de Rennel                                1795 – 1844

Victor Anne Conrad          1818 – 1846        Mathilde Le Charron                            1821 – 1896

Richard Timoléon              1839 – 1886        Marie de Montangon                           1851 – 1887

Roland Nicolas                   1873 – 1915        Mathilde Marchal                                 1870 – 1932

René Hubert                       1898 – 1945        Thérèse Geoffroy                                  1907 – 1986

Roland Gérard                    1934 – 2017        Maria Christina de Liechtenstein         1933 – 2009

Jérôme Hubert                   1942- 2024          Martine Cassone                                   1948 – 20xx

Guillaume Timoléon           1983-20xx            Caroline Pintaud                                     198x-20xx

Pierre Victor Anne-Conrad 1985-20xx 

Benjamin François Joseph   1987-20xx

 

Guillaume Timoléon (1983), Pierre Victor (1985), Benjamin François-Joseph (1987)  sont la septième et actuelle génération en charge du présent et de l’avenir de la famille de Roys à Saint Ange,

ci-dessous, vous trouverez quelques photos de la famille de Roys à Saint Ange

1931- Rene de Roys et sa mère devant le salon de Saint Ange
René de Roys et Barka à Saint Ange (1926)
1908 - Rene et Richard de Roys enfants avec Gontron du Coudray
René et Richard, pastel de Melle Nourse
03 mars 1933 Mariage René de Roys et Thérèse Geoffroy
Jerome de Roys

Histoire succincte de Saint Ange

L’auteur de cet article, « Histoire succincte du chateau de Saint Ange » l’avait écrit au début des annees 2000,

 

Depuis, il s’est consacré à l’écriture d’une histoire plus complète de Saint Ange ainsi que de Villecerf, dont sera tiré prochainement un résumé, qui remplacera cet article.

 
Introduction
 

I. La construction de Saint Ange

 

II. La Période Le Charron et la Reconstruction de Challeau Saint Ange

 

III. La période Caumartin

 

IV. Le dix-neuvième siècle et les temps modernes

 
 
Introduction
 
Saint Ange est aujourd’hui situé sur la commune de Villecerf, dans le canton de Moret sur Loing. Le nom de Villecerf, « Villa servus » ou encore « Villa cervus » atteste d’un établissement de type gallo-romain qui traversera les siècles jusqu’au rattachement du Gâtinais à la France de 1067, sous le 4° règne capétien, par Philippe I°.
A cette époque existe la seigneurie de Challeau, aujourd’hui divisée en deux parties, l’une rattachée lors de la révolution à la commune voisine de Dormelles, l’autre sur laquelle est inscrit le site de base et les bâtiments du domaine de Saint Ange, l’ancienne co-seigneurie de Beaumont lez Challeau sur la commune de Villecerf.
 

En cette fin du XI° siècle, la limite de la France, alors essentiellement l’Ile de France et de la Champagne, était le cours de l’Yonne. Comme l’usage de cette époque le prévoyait, la frontière était la ligne de crête entre l’Yonne et la rivière la plus proche, c’est à dire l’Orvanne. A partir de Moret et de son étang avec la forteresse de Ravannes, se succédaient, de village en village et jusqu’au-delà de Vallery, des maisons fortes, édifiées sous l’autorité du roi capétien, rendant directement hommage au roi pour « sa grosse tour de Moret « .

Les routes sont alors entre l’Orvanne et l’Yonne : Pour aller de Moret à Vallery, le chemin passe par Montarlot, Ville Saint Jacques, Dormelles, Flagy, Voulx et Diant.
 
On trouvera Bézière à Villecerf, vraisemblablement Beaumont, là où est aujourd’hui l’ancienne gloriette de Saint Ange, Challeau un peu plus loin, etc etc. Les familles seigneuriales du bord de l’Orvanne et de sa proximité seront parmi les plus connues du temps et de ce temps des croisades et de la paix capétienne : Les Villebéon, cadets de la maison de Nemours, Les Montmorency avec Bouchard III, seigneurs de Challeau, les Nesles, seigneurs de Beaumont lez Challeau, les Allegrain, seigneurs de Diant, les Marolles, etc etc..La ruine de nombre de ces familles par les coûts de la croisade verra les abbayes comme celle de Saint Germain des Près à Paris racheter à vil prix terres et droits.
 
 
 

   Ces maisons fortes seront réaménagées et modernisées lors de la reconquête française du règne de Charles V, lorsque les anglo-Navarrais et les « grandes compagnies », qui occupaient notre région et l’avaient grandement dévastée et ruinée, enfin la quittèrent.

 
 
 

   La poursuite de la guerre de 100 ans et son renouveau après l’assassinat de Jean sans Peur sur le Pont de Montereau, une nouvelle organisation face au nouvel ennemi bourguignon, feront perdurer misère et pauvreté, dont notre région ne sortira qu’avec la fin du règne de Louis XI et les deux règnes d’avant le temps de la Renaissance.

 
 
 

   De rares exceptions, dues aux fonctions de certains seigneurs locaux comme Guérin le Groing pour Challeau et Dormelles, parce qu’il était le maître des écuries du roi et le frère du maître de l’artillerie de Louis XI, apportèrent plus rapidement mais très ponctuellement le renouveau par l’agriculture et le commerce organisé autour des Foires, comme celle de Dormelles.

 
 
 

I. La construction de Saint Ange

 
 
 

    C’est aux grands travaux de Fontainebleau, entrepris par François 1° après la mort de sa mère Louise de Savoie à Gretz sur Loing, et l’immense héritage qu’il en reçut, que la vallée de l’Orvanne vit s’éveiller l’établissement des favoris et notables, qui recherchaient la proximité du roi, de la Cour et des chasses royales.

 

   Ce sera entre 1543 et 1546 qu’Anne de Pisseleu, Mademoiselle d’Heilly, devenue la Comtesse puis la Duchesse d’Etampes, après avoir embelli son domaine de Limours, décida de construire la « Maison de Plaisance Bâtie à la moderne » de Challeau. Si l’architecte reste encore inconnu, il faut certainement le rechercher davantage vers l’Italie et Serlio qu’en France avec Chambiges et certainement pas Philibert Delorme comme trop de traditions du XIX° siècle l’ont, sans le moindre document, affirmé.

 

   Le Maître Maçon, la désignation des travaux et leur ampleur et chronologie ont pu être très récemment retrouvés par le minutier des Notaires.

 

    Les Dessins en perspectives d’Androuet du Cerceau, son commentaire, puis la gravure de Châtillon nous restituent avec beaucoup d’exactitude la réalité de l’édifice (annexe 1).

 

    La Maison était conçue pour ouvrir à l’italienne sur quatre côtés de Jardins : Ceux-ci, à la différence du château et de sa luxueuse décoration intérieure achevée à l’été 1546, où les artistes italiens et français les plus renommés et ayant participé à Fontainebleau, comme Le Primatice, Jean Goujon et d’autres, ne seront pas terminés. Seul le jardin sud,  » les Charmilles », qui liait avec le parc en ouvrant sur l’entrée en élévation du château, sera achevé. Il permettait l’accès au château par sa terrasse recouverte en pierre de liais et son demi étage au moyen d’un pont en bois appuyé sur des arches symétriques.

 

   Ce « Jardin des Charmilles », implanté à même hauteur que le toit en terrasse du château, était orné de buis et d’ifs établis en perspective avec la grande allée nouvellement bordée d’arbres : « l’allée de Sire François », dans l’axe nord-sud du futur parc, encore en son état premier de forêt. Cette grande allée, aujourd’hui l’allée de Madame, joignait par un rond point une allée est-ouest, « l’allée de la Justice », qui menait jusqu’à la route de Moret à Villemaréchal par l’abbaye de Trin, alors seul accès possible à Challeau-Saint Ange.

 

   Sur son coté est, ce jardin des Charmilles organisait la forte pente du versant de la montagne par des rampes et escaliers amenant au petit jardin de l’est, encore à l’état embryonnaire.

 

   Les jardins ouest, l’actuelle entrée de Saint Ange, n’existaient pas encore. Les futurs jardins d’eaux du Nord se limiteront, en cette année 1546, à l’aménagement du bras de déchargement de l’Orvanne, qui alors alimentait deux moulins, en un grand canal, à partir duquel le projet, encore inconnu, de bassins devait être réalisé.

 
     La mort du roi amena la disgrâce de la Grande Favorite, et son exil en Bretagne, chez son bien théorique mari Jean de Brosse, le comte de Penthièvre, devenu comme mari de sa femme, Comte puis Duc d’Etampes, et ce après ses 33 ans de pouvoir sans partage.
 

    Si, avec la mort de son mari en 1566, elle revint à sa maison de Challeau, seul bien avec Egreville et Angervilliers qu’elle pourra sauver de la rancune de la nouvelle favorite Diane de Poitiers, qui s’était immédiatement fait adjuger, par le nouveau roi Henri II, le Duché d’Etampes et le Château de Limours avec toutes ses collections. Les restes de l’immense fortune qu’elle avait accumulée au long de ces années se trouveront neutralisés par son mari, Jean de Brosse, le Comte de Penthièvre. Comble de l’ironie, ce dernier instituera à sa mort non pas sa femme mais le Connétable Anne de Montmorency, descendant de Bouchard III, l’ancien seigneur de Challeau, comme légataire universel.

 
 
 

   Ce sera pendant ces années de 1566 à octobre1580, date présumée de sa mort, que Challeau sera donc enfin quotidiennement habité. Le parti Huguenot, vers lequel elle inclinait fort, s’y rassemblait volontiers. Saint Ange n’était il pas commode, proche de Vallery et de Châtillon, et nombreuses sont les anecdotes sur ces années. Challeau Saint Ange, si l’on interprète son testament est certainement avec son père ce qui aura le plus compté dans sa vie..!

 
 
 

    Toutefois, le plus aimable adage se doit d’être conservé, même s’il a peu de chance d’avoir été formulé dans ce temps, car il mesure la tendresse qui prévaudra toujours et pendant plus de 30 ans entre le Roi et sa grande Favorite

 
 
 

« Si tu me tisses une chemise sans couture je te bâtirai un château sans toiture »

 
 
 

Il faut imaginer ce qu’a dû être, à son inauguration à l’automne 1546, l’arrivée de François 1°, venant de Fontainebleau par Moret, accompagné de sa cour et de sa suite, la joie de Madame d’Etampes de lui faire admirer ce qu’elle avait su réaliser en si peu de temps. Elle lui fait découvrir le nouvel édifice, le paysage dans lequel il est enchâssé à partir de son jardin des Charmilles. Le roi, accompagné d’Henri et de Madame de Poitiers, descend ensuite au premier étage où est son appartement, dans le pavillon nord-est, un couloir en retrait de celui du dauphin, identifié par sa plaque de cheminée. Cet appartement fait face à celui de Madame d’Etampes. Entre les deux, la grande galerie ouverte, par laquelle on voit les ouvriers s’affairer à la construction des jardins d’eaux. Enfin, le Rez de Chaussée, en légère surélévation, recevra les convives de la grande fête italienne, où musiciens, chanteurs et conteurs animeront cette première soirée.

 

    Si certaines légendes méritent d’être conservées, il faut, par contre, oublier les fantaisies et traditions des historiens du XIX° et du XX° siècle : Saint Ange, qui d’ailleurs s’appelle alors encore Challeau, ne sera jamais la résidence de Diane de Poitiers, ni surtout celle de Gabrielle d’Estrée pour laquelle on a fait dire qu’Henri IV aurait restauré le château.

 
 
 

    A la mort de la Duchesse d’Etampes, Challeau va à sa nièce, Jeanne de Chabot, puis à sa fille, Marguerite, qui épousera Hurault de Cheverny, le chancelier d’Henri III. Les aveux et les hommages témoignent bien de la chronologie et de la filiation du domaine jusqu’en 1607, où s’établit la maison Le Charron.

 
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dessins du Cerceau

II La Période Le Charron et la Reconstruction de Challeau Saint Ange

 
 
 

C’est sous le règne d’Henri IV et le début de celui de Louis XIII que les domaines acquis de 1597 à 1607 dans le Gâtinais par Pierre le Charron, le plus jeune fils du Prévost des Marchands de la Saint Barthélemy, qui meurt à Dormelles en 1626, sont répartis entre ses trois fils :

 
 
 

Antoine, gouverneur de Montereau reçoit Dormelles et y fait construire, à partir de 1612, le magnifique château où mourra son gendre, Timoléon de Cossé, le grand Panetier de France et alors connu pour ses importantes collections d’orfèvrerie et d’émaux italiens, comme par les séjours qu’y feront Louis XIII et Anne d’Autriche.

 

Toutefois il n’est pas impossible,bien au contraire,qu’un château ai existé à Dormelles dont Antoine aurait hérité après son père Pierre. Des recherches en cours présentement,devraient certainement infirmer ou confirmer ce point

 
 
 

François, gouverneur du Bois de Boulogne, recevra Challeau, qui comme Dormelles sera élevé en baronnie et deviendra Saint Ange en 1628,la seigneurie de Saint Ange qu’il avait également reçue,devenant alors Saint- Ange- le – Viel

 
 
 

Claude reçoit Villemaréchal, avant que d’acquérir Paley et Rémauville.

 
 
 

Ainsi la famille Le Charron, qui y avait déjà bien des parentés et des amitiés par les Olivier, les Budé et les Amer, devient l’une des plus importantes dans le Gâtinais.

 
 
 

François I° Le Charron et sa femme Anne de Boulogne, avec le concours d’un architecte encore inconnu, réduira l’emprise de la maison en la dotant vers l’ouest d’une terrasse en rez de chaussée. Il modifiera le couvrement en ôtant la terrasse de liais et la remplaçant par des toits d’ardoises pointus. Les modifications obligeront à reprendre les voûtes centrales des sous sols pour supporter la nouvelle façade ouest devenue la façade d’entrée et son escalier central.

 
 
 

Il remaniera complètement les travaux de jardins en façonnant la première version des jardins nord, les jardins d’eau, à peine esquissés par la Duchesse d’Etampes : Ce sera le grand bassin en pentagone, entouré de ses deux contre bassins, la pièce des carpes et la pièce des brochets, les canaux, cardo est et ouest. Les alimentations en eaux se font par le bras de déchargement de l’Orvanne qui devient le grand canal, avec sa croix de Lorraine, le grand canal du Decumanum qui amène l’eau de la source des abîmes, enfin l’Orvanne au nord facilite la régulation du volume d’eau.

 
 
 

Il modifie la Gloriette des jardins de l’est qu’il approfondit en remodelant la perspective en déforestant et rehaussant le niveau vers Challeau.

 
 
 

Il obtient l’autorisation du roi en 1643 de bâtir murs et fossés, ce qui lui permet de ceindre d’abord la forêt, devenue le parc, de murs de soutènement avant de commencer par Challeau les murs de soutien des terrasses sur les jardins.

 

Il projette un dessin ambitieux du parc en symétrie des jardins d’eaux avec ronds points et pentagônes. Mais ce sera son fils, François II Le Charron, qui en achèvera la réalisation. Le dessin du parc et des jardins d’eau a été attribué à Le Notre mais aucun document n’a encore été trouvé pour l’établir sans conteste.

 

Enfin, avec la récente acquisition qu’il a fait de la seigneurie de Villecerf, il peut ouvrir les jardins de l’ouest, l’entrée actuelle, et faire de la façade ouest du château la face principale. Toutefois le chemin de Villecerf à Saint Ange, qui est créé, l’est à 45° d’angle par rapport au portail d’entrée. Il aménage également l’important potager dont les murs et les puits précèdent l’entrée ouest de Saint Ange à main gauche .

 
 
 

Les immenses dépenses qu’il fait, tant en acquisitions qu’en travaux et en train de vie, le mènent rapidement, malgré son importante fortune, dans une situation précaire.

 

Un concordat et une curatelle pour maintenir ses biens au bénéfice de ses enfants seront exigés : Sa femme, Anne de Boulogne, la future Madame de Saint Ange de Port Royal, est plus à l’aise dans la dévotion et le prosélytisme janséniste que dans le soutien de son mari à la cour. Madame Le Charron et sa fille sont respectivement Madame et Mademoiselle de Saint Ange dans le Dialogue des Carmélites.

 
 
 

Saint Ange verra venir les Arnaud et leurs cousins d’Andilly, Pascal et bien d’autres religieux,comme le célèbre Antoine Singlin, ou de simples dévots ou adeptes du jansénisme,venus y apporter leur ferveur et leur conviction

 
 
 

Il meurt à Saint Ange et est enterré dans l’église de Villecerf où sa plaque tombale marque bien et symboliquement l’importance de ce qu’il a fait pour ce village.

 
 
 

Après lui, son fils François II Le Charron, continuera la tradition dépensière de son père,avec au moins autant de fastes pendant près de 20 ans, si bien qu’à son tour il ne pourra plus faire face aux conséquences de son train de vie.

 

Il est très difficile aujourd’hui d’évoquer avec certitude quels auraient été la part des travaux et des embellissements faits par François I° Le Charron et Anne de Boulogne ou ceux de François II et de sa femme la si renommée Ennemonde Servien.

 

En tout cas, la vie somptueuse qu’ils purent y mener,sera tout à fait exceptionnelle, Elle fait alors venir dans cette maison ,devenue l’une des plus belle du Gâtinais,une grande partie de la Cour lorsqu’elle était à Fontainebleau.

 

Par Madeleine de Scudéry et sa Clélie, nous avons le fil conducteur qui nous donnera dans une autre évocation l description tant de la maison et de ses jardins que celle des visiteurs et de leurs activités Il vendra donc, dans la continuité des relations familiales, à Charles Quentin de Richebourg qui le donnera à son gendre, Louis Urbain Le Febvre de Caumartin.

 
 
 

Le temps des Le Charron n’aura pas atteint ni deux générations ni même le siècle. Mais ce sera leur vision, et leurs goûts qui transformeront si magnifiquement cette maison et ce site. Et c’est à eux que nous devons le nom actuel de Saint Ange.

 
 
 

III. La période Caumartin

 
 
 

Madeleine Le Charron, de son mariage avec Jean de Choisy Seigneur de Balleroy, avait eu une fille Madeleine qui épousera en 1622 Louis le Fevre seigneur de Caumartin et de Boissy, le fils aîné du garde des sceaux de Louis XIII. Elle est la Grand Mère de Louis Urbain, dit « le Grand Caumartin », qui se marie donc à Saint Ange en 1680 avec Marie Anne Quentin de Richebourg. L’élève de Fléchier restera immortalisé dans les lettres, tant par les portraits des Mémoires de Saint Simon que par les vers de Boileau :

 
 
 

 » Chacun de l’équité ne fait pas son flambeau

 

Tout n’est pas Caumartin, Séguier ou d’Aguesseau. « 

 
 
 

Mais c’est son action dans ce domaine qui laissera la marque la plus forte : Il recueille le jeune Arouet, le futur Voltaire à Saint Ange au sortir de la prison de Châtelet, où son insolence l’avait conduit. Ce sera à Saint Ange, aidé de l’immense mémoire de Monsieur de Caumartin que sera jeté le concept de la Henriade : Un banc de gré à l’entrée de la Futaie-plaine, au sortir des Charmilles porte son nom :

 
 
 

 » Tandis que le cagot mange harengs et salsifis,

 

à Saint Ange, je fais carême avec des perdrix * »

 
 
 

Voltaire sera certainement marqué toute sa vie par l’attention que lui avait portée monsieur de Caumartin. il le sera plus encore par la descendance des Le Charron,nous le verrons plus tard.

 
 
 

Ce sera à Saint Ange que seront conservés les « mémoires » et les papiers du Cardinal de Retz. Et c’est au Grand Caumartin que sera due la première édition de cette oeuvre essentielle. Il sera aussi l’objet de nombreuses flagorneries : Un poème de J.J. Rousseau essayant par tout moyen, et dans ce cas la flatterie la plus basse, de trouver une route à son ambition, ne le conduira pas plus rue Saint Avoye, qu’à Saint Ange : Monsieur de Caumartin, malgré son immense bonté et sa grande générosité, savait aussi se protéger.

 
 
 

Recevant Saint Ange par son mariage, il en sera autant épris, si cela peut se dire, qu’il le fut de sa femme, la belle Marie-Anne de Richebourg, l’amie de Madame de Sévigné et de leurs voisins d’Epoisses, les Guitaut.

 

Il poursuivra la vision des Le Charron sur l’établissement en Gâtinais, en réunissant sur son nom les domaines perdus, et en les élargissant avec des acrues à Flagy, Ville Saint Jacques et Villemer. Plus tard, il obtiendra l’engagement de Moret ,cela malgré l’estime bien dégradée où le tenait alors le souverain,depuis qu’il s’était fait remarquer pur une spéculation excessive sur un  » amas de blé « .

 

Cet engagement le faisait successeur de ces prestigieuxEngagistessi souvent du sang royal ou le la grande bâtardise du Roi :Le marquis de Saint Ange devenait Comte de Moret.

 
 
 

Le « Grand Caumartin » réaménagera avec un goût exquis, en utilisant toutes les ressources de l’art français de la Régence, l’ancienne maison de Plaisance de Madame d’Etampes une fois déjà mise au goût du temps pas les deux le Charron.

 

Il déplacera la grille monumentale des Le Charron, en la rapprochant des communs agrandis, devenus l’Intendance. La Conciergerie sera installée une terrasse plus bas à l’entrée du jeu de Paume.

 

Il fermera les fossés qui seravient alors de réserve d’eau, en fossés secs, centre des jardins de l’ouest, après la cour d’honneur qui sera pavée.

 
 
 

Les murs des terrasses ouest seront édifiés en grand appareil tels qu’on peut les voir encore aujourd’hui,en remplacement du décor d’arbres et d’arbustes qui verdissaient la colline.

 

La terrasse de l’entrée, les murs de soutènement seront ensuite surmontés de balustrades en pierre tendre faites à Paris,d’où elles seront amenées par eau au port de Saint Mammès,puis en charroi à Saint Ange

 
 
 

Mais ce sera par l’élégance nouvelle donnée tant aux jardins d’eau du Nord qu’aux jardins sud des Charmilles, que la manière du temps sera visible : Le Pentagone du grand bassin est repris par un dessin en plein cintre, dont le motif se retrouve aux charmilles par les arcs du fer à cheval.

 

Les jardins d’eaux s’élargissent tant vers l’est et Challeau avec une nouveau contrôle des eaux par les  » sources des Abimes  » que vers l’Ouest et Villecerf pourvus alors d’aulnayes et de peupleraies à l’italienne, rytméesde nombreuses fabriques, et obélisques : Ponts et pontets sont multipliés pour faciliter la promenade. Les angles des canaux sont adoucis par des liaisons courbes en grand appareil.

 

Les statues sont nombreuses tant dans le parc, où de nombreux ronds-points, allées suivies de contre-allées de buis ombrant les bancs de grés blancs ou leurs fontaines dans les jardins est & ouest et d’eaux.

 
 
 

Enfin, il tracera et pavera les routes d’accès par la « Grande allée marchante de Trin à Saint Ange » dans l’alignement de l’entrée actuelle, plantée d’une double rangée d’arbres,ormes et marronniers que l’on retrouvera jusqu’aux ronds-points en double plein cintre, et leurs allées et contre allées vers Villecerf, et Villemaréchal. Cette magnifique promenade, ombragée en été, est le lieu de promenade des villecerfois le dimanche et lors des fêtes carillonnées

 
 
 

C’est bien sûr dans la maison que les éléments les plus remarquables seront visibles. S’il est probable qu’il a dû réaménager la décoration du Primatice, et donner aux pièces le goût du temps,il était suffisamment attaché aux traditions et au prestige de ses prédécesseurs pour avoir conservé les fresques du temps de la duchesse d’Etampes,et les céramiques espagnoles de Charles Quint. La description de ces nouveaux aménagements intérieurs, des collections et de la décoration nous sont heureusement parvenus tant par les témoignages du temps que par les inventaires de 1795 et 97.

 

De cela ont survécu la grande série de la « Guerre de Troie », merveilleuses tapisseries de Flandres des années 1520-1530 qui sont aujourd’hui dans la salle d’audience du palais de justice de Montereau, la baignoire de la Duchesse d’Etampes à l’abbaye de Preuilly, et très vraisemblablement la collection de bustes d’empereurs romains qui doit être celle que l’on admire à Vaux le Vicomte. Les tableaux de Rembrandt, du Titien et des autres maîtres mal identifiés par les inventaires sont, il faut le souhaiter, sauvés quelque part que nous n’avons su découvrir.

 

De même, la magnifique bibliothèque aux reliures signées par les plus grands noms du temps comme Grolier, Dusseuil, Courteval Bozérian et bien sur Florimond a été dispersée.

 

Le hasard fait que, de temps à autres, certains de ces amis viennent retrouver leur place à Saint Ange. C’est dans sa maison, qu’il avait tant aimée et pour laquelle il avait tant fait, qu’il meurt en 1720.

 
 
 

Après lui, son demi-frère Antoine, 1696-1748, puis le fils de ce dernier, Antoine Louis François, 1725-1803, tiendront ce domaine, qui s’éteindra par les immenses dettes du Prévost des Marchands, le dernier Comte de Moret.

 

Ce dernier sentant la Révolution approcher avait donné une importante partie de ses biens à son fils unique Marc Antoine. La révolution décrétera le dernier des Caumartin Immigré, malgré ses passeports en règles.

 

Il séjournait alors en Angleterre pour soigner sa phtisie aux eaux de Bristol. L’administration fiscale du temps, bien « conseillée », considérera les biens Caumartin comme biens indivis, entre le père et le fils,et donc l’Etat y avait sa part, les biens d’émigrés lui revenant directement et devant être vendus.

 

Saisi par le pouvoir, auquel s’étaient joint certains de ses débiteurs,la totalité des biens furent vendus aux spéculateurs du temps, avec quelque complicité de ses proches pour des sommes dérisoires qui ne le sauveront pas de la misère, dont seuls ses parents et amis Le Charron s’efforceront de le tirer d’affaire.

 

Il verra dès 1797 la vente aux enchères des meubles et collections de Saint Ange, puis après le morcellement poussé jusqu’à l’extrême du foncier, la démolition, ardoise par ardoise, pierre par pierre, de ce qui avait été l’un des lieux les plus remarquables du Gâtinais, où lors des grandes chasses de 1786. Louis Antoine de Caumartin et son fils Marc Antoine avaient encore reçu pendant une semaine Louis XVI et la reine Marie Antoinette.

 

Autour des années 1765, l’amour du spectacle et des artistes avaient motivé le futur Prévost des Marchands à établir un petit théâtre, ajouté en prolongement du pavillon sud-est.

 

Une tradition aussi vieille que l’arrivée des Condé à Vallery, faisait que Saint Ange voyait les convois funèbres des défunts de leur Maison s’arrêter le temps d’une halte aussi symbolique que rituelle dans sa chapelle, sur la route de leur caveau de Vallery. Nous en parlerons.

 

L’aveu de 1788, les splendides terriers et différentes levées du site, les inventaires de ces dernières années d’avant la révolution décrivent exhaustivement l’apogée de ce domaine. Il n’en subsistera, à peine dix ans plus tard, que les murs de soutènement, les caves et sous sols et, çà et là, les nombreux vestiges de l’architecture et de la maçonnerie.

 
 
 

* Variante du verset :

 
 
 

« Ma muse qui toujours se range,

 

Dans les bons et sages partis,

 

Fait avec faisans et perdrix

 

Son carême au château Saint Ange »

 
 
 
 
 

IV. Le dix-neuvième siècle et les temps modernes

 
 
 

Ce sont ces importants vestiges dont Balthazar de Rennel, Comte de Lescut et du Saint Empire, fait l’acquisition en 1815, alors qu’après avoir servi pendant le temps du début de l’Emigration le Comte de Provence, le Roi Louis XVIII appelle ce dernier représentant d’une des plus anciennes et des plus distinguées familles de la Lorraine à son service à Paris et à Fontainebleau.

 
 
 

Deux ans après cet établissement, Balthazar de Rennel comte de Lescut et du Saint Empire,marie sa fille unique Virginie à Jérôme Joseph Marquis de Roys de Lédignan, 1791-1881, 7° du nom dans la branche des seigneurs de Saint Michel, devenu le 18° aîné et degré depuis Pons Régis alias de Roys à partir duquel les généalogistes et les preuves font commencer cette famille. Monsieur de Rennel devient Maire de Villecerf et s’efforce de rétablir la maison et le site de Saint Ange.

 

Sa mort en 1821 n’interrompra qu’un temps cette restauration. Immédiatement son gendre, remarquable architecte, malgré ses autres occupations, y mettra une énergie et une compétence sans pareille.

 
 
 

Ainsi pourra être largement remembré l’essentiel du domaine direct et en particulier pour les jardins d’eaux, réunifiées les plus de 50 parcelles qui l’avaient morcelé.

 

C’est pendant cette époque que l’actuel château verra sa façade nord surélevée d’un étage et la façade ouest agrandie (Sans les pavillons de la malheureuse castellisation ultérieure). C’est à Jérôme – Joseph, Marquis de Roys, que Saint Ange devra l’implantation avec ses boiseries et ses cheminées des salons, et la création de la première bibliothèque.

 

Jérôme Joseph dit le « Saint Marquis » tant pour sa piété et son modeste et efficace prosélytisme, dans la continuation intellectuelle du Curé d’Ars avec lequel il entretint une importante correspondance, a fait une œuvre géologique encore aujourd’hui de quelque autorité, reconnue sous la dénomination « cote de Roys ».

 

Il établira aussi l’ancienneté de l’habitat humain sur le site même de Saint Ange avant même le néolithique. Ces importants travaux seront continués par Gontran du Coudray qui déposera les collections venant de Saint Ange dans le musée de la Nièvre qui porte son nom.

 

Mais le goût de l’époque souhaitait des arbres.

 

Et si les jardins d’eaux revinrent en état avec un bel ajout de plantations de rangées de platanes le long de la rivière, les anciens jardins à la française de l’est et de l’ouest, mais surtout le si beau jardin des Charmilles seront transformés en « jardins à l’anglaise », avec des arbres d’agrément exceptionnels que beaucoup ont encore connus et dont certains sont toujours là.

 

L’entrée par la ferme de Saint Ange, dite aussi ferme du haut, avec sa grille XVIII° sera créée, la ferme étant modifiée pour permettre une meilleure séparation entre les deux corps de bâtiments, et surtout sera institué le service par la terrasse devenue « le petit jardin ».

 

C’est cette terrasse et son tilleul que connaîtra Balzac lors de l’écriture de « La Femme de Trente Ans », Saint Ange nommé Saint-Lange..!!

 

Quand une génération plus tard, Anne Conrad de Roys, 1818-1846, fera revenir le sang Le Charron à Saint Ange, Jérôme Joseph, le premier du nom à être à Saint Ange, aura donc l’immense joie de marier son fils unique avec celle qui sera la dernière du nom Le Charron. Quel meilleur présage pour l’héritier d’une famille exclusivement bas-languedocienne, tant par son histoire que ses alliances, que de voir cette union avec la représentante de cette vieille dynastie du Gâtinais, auteur de la grande rénovation de Saint Ange.

 
 
 

Hélas, Anne Conrad mourra très jeune à Saint Ange, en novembre 1846.

 

Il faudra attendre l’âge adulte de son fils, Richard Timoléon, Marquis de Roys, 1839-1886, pour que l’œuvre de redressement du domaine se poursuive : Démissionnant un temps de l’armée pour devenir Conseiller d’arrondissement de Fontainebleau, puis Maire de Villecerf et Conseiller Général de Seine et Marne, enfin député de l’Aube de 1877 à sa mort en 1886, Richard Timoléon Marquis de Roys contribuera à la modernisation du village et de la région. Il rénovera l’église de Villecerf, endommagée par l’occupation prussienne de 1871, établira la gendarmerie et la Poste, et s’apprêtait à créer une gare de chemin de fer lorsque la mort le frappa dans la force de l’âge, précédant de quelques jours celle de sa femme, Marie de Montangon, l’âme de la restauration de la chapelle de la Vierge de l’église de Villecerf, laissant 4 enfants mineurs.

 

Quelques années plus tard, la funeste castellisation par deux pavillons décidée par le Colonel hongrois Miklos de Kiss de Nemesker, qui avait épousé Mathilde Le Charron, veuve d’Anne Conrad de Roys, sera hélas réalisée.

 

Après Richard Timoléon, son fils Roland Nicolas, 1873-1915, arrivé à l’âge adulte, pourra reprendre l’autorité, un moment perdue, sur le site et la maison de Saint Ange.

 

Il y animera une vie littéraire et artistique dans cette fin du XIX° et ce début du XX° siècle qui verra Saint Ange accueillir François Coppée, Edouard Drumond, Alphonse et Léon Daudet et bien des journalistes parisiens comme Arthur Meyer, le directeur du Gaulois, Albert Duruy et son frère Georges, Rochefort, Marchand et même quelques scientifiques épris de lettres et d’artistes comme le docteur Paquelin l’inventeur du thermocautère.

 

 

 

L’entrée dans le XX° siècle du domaine se fera par la génération suivante avec René, Marquis de Roys 1898-1945, qui sera l’une des figures de la Résistance en Seine et Marne et dans le Gâtinais, au terme d’une brillante carrière militaire débutée en 1916.

 

Dénoncé et arrêté après les parachutages dans le parc de Saint Ange de juillet 1944, ce qui le conduira vers les camps de la mort. Il ne reviendra pas d’Ellrich le plus funeste des kommandos de Dora  » Le cimetière des français  » où il sera conduit à son arrivée à Buchenwald le 18 septembre 1944, à l’arivée du dernier convoi parti de France.

 
 
 

Sa veuve, issue d’une famille de militaires que l’on trouve fort curieusement établie à Moret au XV° siècle, avec la charge de ses 4 enfants mineurs, s’efforcera toute sa vie de donner âme et vie au domaine et c’est à elle que l’on doit, entre autres, les premières modernisations, la création de l’actuelle salle à manger, la restauration du moulin, et l’initiation du retour en jardins à la française des jardins ouest.

 

C’est à elle aussi que l’on doit l’établissement du caveau de Roys dans les jardins de mille écus, où, à la fermeture du cimetière de Villecerf, elle sût réunir en un même lieu tous les représentants de la famille décédés depuis la révolution, si bien que les Roys n’ont que trois caveaux dans leur histoire : celui de Maruéjols les Gardons, en Bas-Languedoc, celui de l’église Saint Paul des Cordeliers à Beaucaire, et celui de Saint Ange.

 
 
 

Aujourd’hui, au début de cenouveau millénaire, les préoccupations sont importantes : Les menaces sur l’environnement par les lignes électriques, les routes et leur bruyante circulation, les retraits des libertés de gestion par l’aggravation souvent excessive de la tutelle de la puissance publique et administrative, la menace de la défiguration du paysage et du site par l’apparition de nouvelles et bien nombreuses constructions implantées sans cohérence.

 

Le vieillissement et la force du temps nécessitent sans cesse des rénovations souvent fondamentales, qui demandent temps, énergie et bien sûr moyens, mais aussi des compétences techniques spécifiques.

 

Heureusement, l’arrivée et la motivation de responsables,comme ceux du CNRS spécialisés dans les techniques et l’architecture des XVI° et XVII° siècle peuvent donner une dynamique, une créativité et surtout une connaissance spécifique qui, à tout égard, est aussi novatrice que fonctionnelle. Ainsi les travaux de réfection des murs de soutènement prennent maintenant une nouvelle ampleur.

 
 
 

La grande ambition pour ce nouveau siècle sera la réfection des voûtes des sous-sols, des caves et des souterrains, dont la chronologie de réalisation est enfin programmée après plus de trois ans de relevés et d’études.

 

Une entreprise qui est menée de pair avec le début de la restauration des jardins du Nord, les jardins d’eaux appelés depuis les jardins des carpières.

 

Pour ces actions, un soutien important a été matérialisé par la création de l’association des « Amis de Saint Ange », qui regroupe déjà de nombreux « amoureux » du site et de son histoire en provenance de bien des Horizons tant en France qu’à l’étranger.

 
 
 

Les « Amis de Saint Ange » ont pour mission, au-delà du conseil et de l’aide directe, d’organiser les contacts et les relations avec l’administration pour l’aspect défensif de la protection du site comme pour l’aspect actif du soutien aux réalisations.

 

Certains d’entre eux, qui savent unir passé et présent, ont décidé de créer un site internet qui pourra, bien sûr, être ouvert aux autres maisons et jardins de la vallée de l’Orvanne et des environs qui le souhaiteraient.

 
 
 

La connaissance progresse : L’histoire est chaque jour un peu plus découverte et plus redécouverte. Les archives, nationales ou départementales,les archives spécifiques, Militaires et Religieuse, les fonds privés s’ouvrent et deviennent chaque jour plus accessible, avec ce cadeau venu à la fin du XX° siècle les possibilités de reproduction et de reprographie

 

Car c’est certainement plusieurs générations qui seront nécessaires pour restituer ce que très peu d’années ont par la stupidité, la jalousie, l’appât du profit, détruit et dispersé.

 
 
 

Aussi, paraphrasant le poète et pensant à ce site et à cette histoire de Saint Ange :

 
 
 

« Immortels sont les lieux habités par la beauté et l’amour »

 
 
 

Jérôme de ROYS

Anne de Pisseleu, la Duchesse d’Etampes, et sa succession

Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes

 

Favorite de François Ier et bâtisseuse du Château Neuf de Challeau

 

Une jeunesse discrète, une ascension fulgurante

 

Anne de Pisseleu naît en 1508 à Heilly, en Picardie. Son éducation soignée la distingue très tôt : esprit vif, goût des lettres et aisance dans les cercles cultivés. Elle devient dame d’honneur de Louise de Savoie, mère du roi François Ier, ce qui la place dans l’entourage immédiat de la monarchie.

 

En 1526, François Ier, tout juste revenu de sa captivité en Espagne, la remarque. Anne a dix-huit ans : elle supplante la comtesse de Châteaubriant et devient favorite en titre. En 1534, le roi la marie à Jean IV de Brosse et la fait duchesse d’Étampes, l’élevant au sommet de la hiérarchie nobiliaire.


 

Une favorite cultivée et influente

 

Durant plus de vingt ans, Anne est l’une des figures dominantes de la cour. Elle protège les poètes et humanistes comme Clément Marot ou Bonaventure des Périers, et encourage les modes nouvelles venues d’Italie. Son influence politique, réelle mais contestée, l’associe parfois au parti réformateur, ce qui lui attire des inimitiés durables.

 

Au-delà des intrigues de cour, c’est dans la pierre qu’elle laisse son empreinte durable : le Château Neuf de Challeau, demeure de plaisance qu’elle fit ériger pour François Ier.


 

Le Château Neuf de Challeau : un projet royal (1543-1547)

 

En 1533, François Ier acquiert le fief de Beaumont-les-Challeau, à quelques kilomètres de Fontainebleau. En 1543, il charge sa favorite d’y édifier une résidence moderne. Anne de Pisseleu entreprend la construction du Château Neuf, conçu comme une « maison de plaisance bâtie à la moderne » selon l’expression du topographe Chastillon.

 

Le chantier progresse rapidement : inauguré vers 1547, peu avant la mort du roi, il devient un lieu d’intimité et de faste, où François Ier peut profiter d’un décor raffiné, loin de l’étiquette officielle.


 

Une architecture raffinée et novatrice

 

Les gravures de Jacques Androuet du Cerceau, publiées dans Les plus excellents bastiments de France (1576-1579), en livrent la description la plus précise :

  • Plan : un quadrilatère régulier d’environ 50 m de côté, construit en grès local, reposant sur une terrasse surélevée.

  • Organisation : quatre corps de logis entourant une cour intérieure carrée, percés de fenêtres à croisées.

  • Toitures : à faible pente, ornées de lucarnes sculptées, traduisant le goût italien.

  • Nord : un parc en hauteur, accessible par un pont de pierre de six mètres, directement relié au dernier étage.

  • Sud : un grand bassin, théâtre de jeux nautiques, selon la tradition utilisé par François Ier pour y faire naviguer une galère miniature armée de canons.

  • Est et Ouest : des jardins symétriques à la française, avec parterres géométriques et longues perspectives, intégrant parfaitement la demeure dans son environnement.

 

Du Cerceau n’hésite pas à classer Challeau parmi les « plus excellents bastiments de France », preuve de son prestige dans l’architecture de la Renaissance.


 

Après la duchesse : Le Charron, Caumartin et la Révolution

 

La mort de François Ier en 1547 entraîne la disgrâce immédiate d’Anne, écartée par Henri II et Diane de Poitiers. Retirée en Picardie, elle meurt en 1580, loin de son château.

Le domaine passe alors à la famille Le Charron, qui non seulement conserve le château mais en achève les travaux et l’aménagement des jardins, donnant à l’ensemble son plein éclat. C’est à cette époque que le château prend le nom de Saint Ange.

 

Plus tard, il échoit à la famille Caumartin, parlementaires et lettrés, qui l’entretiennent encore au XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. Mais la Révolution française bouleverse l’ordre établi : le domaine est vendu comme bien national, puis démantelé à la fin du XVIIIᵉ siècle. Les matériaux sont dispersés, et l’édifice disparaît presque totalement.


 

Héritage et mémoire

 

Aujourd’hui, seuls des vestiges et les gravures d’Androuet du Cerceau permettent d’imaginer le faste du Château Neuf de Challeau. Mais son histoire incarne le destin des demeures de favorites : construites dans l’élan d’une passion royale, magnifiées par les familles qui les héritèrent, puis ruinées par le temps et les révolutions.

 

À travers Challeau, Anne de Pisseleu apparaît comme plus qu’une favorite : une femme de culture, de pouvoir et de vision, qui laissa son empreinte sur l’architecture française de la Renaissance. Si son nom reste attaché aux intrigues de cour, son château demeure le témoin silencieux d’une ambition partagée avec François Ier.

La famille Le Fèvre de Caumartin

Les Généalogies des Le Fèvre, devenus Le Fèvre de Caumartin

L’importance de cette famille a suscité très tôt d’importants travaux généalogiques, les premiers d’ailleurs faits à la demande de leurs représentants familiaux tant pour la présentation de leurs preuves de Noblesse, que pour l’ordre de Malte.

Les très importantes fonctions et charges qu’ils vont occuper au fil des générations vont faire se multiplier, les travaux et les recherches sur cette famille que l’on voir sortir de Picardie, où dès son origine elle a des alliances avec la Lorraine et le Barrois, alliances d’ailleurs peu mises en valeur par la suite, malgré leur excellence.

Devenue parisienne, elle saura en devenir une des familles les plus distinguées, tout en sachant par un choix judicieux d’alliances, garder les contacts avec la province, comme le Poitou, ou le bordelais.

C’est par des extraits des travaux du Père Anselme, dans son histoire généalogique et chronologique de la Maison Royale de France, que s’ouvre cette histoire généalogique des Le Fèvre de Caumartin ;

Suivront quelques uns de nombreux travaux faits sur cette famille, et en particulier certains qui n’auront jamais fait encore l’objet de communication ou de publication, comme :

– Jérôme Joseph, marquis de ROYS                     Les Caumartin, Manuscrit 1853

– N de BOISLISLE                                                   Les Caumartin, In : La famille Le Charron 1864

– STEIN et QUEVERS,                                            Les Caumartin, Inscription de l’ancien diocèse de Sens Tome IV1904

– Louis de LONGUEAU Saint Michel                  Les Caumartin  1965

– Jérôme de ROYS                                                  Les Caumartin: Histoire de Saint Ange 2006

Il faudra ajouter à ces travaux, les déclarations faites a de plusieurs reprises par les Caumartin eux mêmes soit pour leur preuves de Noblesse, ou leur décharge des Francs-fiefs, comme leur dossier de demande d’entrée à l’Ordre de Malte.

Bien des documents essentiels disparaîtront avec la Révolution, qui étaient conservés dans les archives du château de Saint Ange,où à partir de Louis Urbain de Caumartin, l’ensemble des papiers de famille étaient classés.

En particulier les documents originaux des titres de Propriété et des confirmations des charges qu’ils avaient pu occuper au fil des générations.

Certains, parce qu’ils ont été établis par des notaires ont vu voir leurs minutes conservées dans les actes de ces notaires, mais les pertes auront été immenses.

Enfin, et avec son départ à Bristol, où il allait prendre les eaux pour soigner sa maladie de poitrine, Marc Antoine de Roys ne laissera quasiment aucun document sur cette période et jusqu’à sa mort à Londres en 1803

Le séquestre des biens d’Antoine Louis François Le fèvre de Caumartin, au motif que son seul fils alors Marc Antoine , l’Intendant de Flandres

Un corpus des sources et des documentations sera présenté lors d’une prochaine mise à jour.

nous avons mis en ligne certains des documents historiques relies a cette famille,  dans la partie ARCHIVE, DOCUMENTS EN LIGNE,

Vous y trouverez notament la genealogie de la famille des Lefebre de Caumartins, 

La Famille Le Charron

Les ‘Le Charron’, famille parisienne aussi vieille que l’histoire de Paris, est un parfait exemple de l’ascension sociale des familles sous l’ancien régime, où à chaque génération franchissait une étape dans l’élévation de la société française.

Cette famille, probablement d’origine artisane de par son patronyme, se verra attribuée petit à petit des charges, d’abord dans le tabellionage (Un tabellion était un officier public qui, dans les juridictions subalternes et seigneuriales, faisait fonction de notaire), et ensuite dans le notariat des grande charges royales, dont l’une des plus prestigieuses qui leur sera attribuée sera : ‘Trésorier général de l’extraordinaire des guerres’.

Ils se verront nommes à la tête de seigneuries, dont certaines avaient encore leur terre noble, et seront ensuite anoblis par les charges.

Ils devinrent ainsi des représentants distingués de cette noblesse de robe, qui fera la structure de la France sous l’ancien régime, avant d’accéder au rang de militaires et d’officiers dans les régiments les plus renommés de leur temps.

Leur histoire se déroule comme un vrai roman de ces temps.

Vous trouvez ci-dessous les articles sur cette famille Le Charron, soit en cliquant sur les nom des articles ci-dessous, soit en visitant la page Articles

Article les Le CHARRON

– Les précurseurs et Germain Le Charron

(articles ci-dessous en construction)

– Pierre Le Charron

– Antoine et la Branche de Dormelles

– Claude et la branche de Villemaréchal et Paley

– François et la branche de Saint Ange

– Généalogie

– Les Le Charron et Port Royal des Champs et de Paris

René de Roys – Chapitre II – L’evasion

La Bataille du Nord, première phase de l’offensive allemande commencée le matin du 10 mai 1940 avec l’opération du Luxembourg, devance l’invasion de la Hollande et de la Belgique, où le corps de bataille de l’armée française s’est malencontreusement avancé, permettant le succès des percées de Dinant et de Sedan.

Elle se termine après cette manœuvre particulièrement audacieuse par la chute de Dunkerque du 4 juin.

La partie des troupes françaises qui ne sera pas faite prisonnière, dans la nasse de la Manche, environ 120.000 hommes, s’embarquera par bateaux soit pour rejoindre dans les ports bretons l’armée française, soit pour gagner l’Angleterre avec le gros des forces britanniques ayant pu s’échapper de l’étau allemand victorieux.

Hitler triomphant décrétera que toutes les cloches des églises et des temples allemands sonnent pendant 3 jours. Le commandement français savait que la seconde phase de l’offensive allemande, la  » Campagne de France  » allait commencer.

Pour ne pas renouveler les erreurs de l’ancien commandement, le général Weygand instaurera alors un dispositif en profondeur plus approprié.

Ce seront les batailles de la Somme, de la Seine enfin de l’Orne, où interviendra la fin des combats pour la 3° DLC du général Pétiet, qui combattait sans relâche depuis le 10 mai, au matin duquel si symboliquement, l’état-major de sa 13° brigade avait recueilli la Grande Duchesse de Luxembourg.

Les deux brigades Maillard et Lafeuillade, ses 5 régiments dont le 3° RAM quasiment anéanti lors des combats de Dizy le Gros, se réorganisèrent autour de la 13° brigade devenue la colonne vertébrale de cet ensemble, qui accueillera jusqu’au 18 juin, nombre de troupes disparates, venues continuer le combat, dans une dernière mission de sacrifice pour protéger la repli de la X° armée du général Altmayer qui tente d’établir une ligne Couesnon- Vilaine, manœuvre qu’il présentera en présence du Général Pétiet et de ses adjoints le 12 juin à Rennes au Général de Gaulle venu l’inspecter.

Le général de Gaulle, anticipant sur la rupture des lignes françaises est convaincu dans la possibilité d’établir solidement le gouvernement à Quimper, sous la protection de la X° armée bien repliée et la 3°DLC du général Pétiet, conviction dont il fait part immédiatement, dans un long entretien téléphonique à Paul Reynaud Le lendemain 13 juin, Churchill est en France pour rencontrer le gouvernement français à Tours, où il est informé de la  » suggestion  » d’armistice des français.

Churchill les larmes aux yeux prononcera alors le fameux :  » La Grande – Bretagne restaurera la France dans toute sa puissance et toute sa grandeur – in all her power and dignity– « , ce qui va anticiper sur l’armistice séparé.

C’est alors et seulement que de Gaulle, celui que Churchill dès ce jour appellera  » le Connétable de France » arrivé à Tours, se joint aux groupes français et anglais.

Les disparités sont fortes entre le Général Weygand qui sait la limite de que l’on peut demander au courage et au sacrifice de l’armée française, armée qu’il sait bien avoir été trahie par le politique et ce même politique.

C’est en face et devant les autres ministres qu’il dira à Paul Reynaud, acquis par le général de Gaulle à former le Réduit Breton, sinon à gagner l’Afrique du nord :

 » C’est à Paris que le gouvernement aurait dû rester. Le Sénat romain n’a pas fait autrement quand les barbares sont entrés dans Rome « .

Le maréchal Pétain, après le départ de Weygand pour Briare, s’adressera alors au gouvernement et à Paul Reynaud spécifiquement :

« Le devoir du gouvernement français est, quoiqu’il arrive, de rester dans le pays, sous peine de ne plus être reconnu pour tel…Je suis donc d’avis de ne pas abandonner le sol français et d’accepter la souffrance qui sera imposée à la patrie et à ses fils.

La renaissance française sera le fruit de cette souffrance….

Ainsi la question qui se pose en ce moment, n’est pas de savoir si le gouvernement demande l’armistice, mais s’il accepte ou non de quitter le territoire métropolitain.

Je resterai parmi le peuple français pour partager ses peines et ses misères.

L’armistice est, à mes yeux,la condition nécessaire à la pérennité de la France « .

Le lendemain 14 juin, le gouvernement part pour Bordeaux, d’où le général de Gaulle demande à Darlan un navire pour gagner via Brest l’Angleterre, afin d’y effectuer la mission dont le gouvernement Reynaud l’a chargé. Il dîne à l’Hôtel Spendide, à la table voisine le Maréchal Pétain.

En se levant, ils se serreront la main. Pendant que le maréchal gagne sa chambre, le Général de Gaulle monte dans sa voiture et prend la direction de Rennes, où il va être accueilli par les généraux Altmayer, Guitry et Pétiet.

Il se rend alors compte que la réalité du Réduit Breton n’est plus possible : L’armée doit se replier sur l’Afrique du Nord, par les moyens de la flotte française avec l’aide de la flotte britannique.

La Mission dont Paul Reynaud l’a chargé en l’envoyant en Angleterre est simple, et monolithique : Négocier l’aide et le soutien maximum des anglais pour pouvoir continuer la guerre.

Il se doit de gagner Londres au plus vite pour obtenir la décision et l’aide des britanniques. Le contre-torpilleur rapide Milan étant arrivé, le Général y embarque à 16h30.

Il débarquera à Plymouth à 22 heures. Le 16 au matin il s’installe à Londres à l’Hôtel Hyde Park.

Il règle le départ du navire Pasteur pour Bordeaux qui amène des canons de 75 et des munitions en provenance des Etats-Unis. Ensuite, il part déjeuner avec Churchill. Son mandat commence par l’idée de proposer une Union Franco -Britannique.

Réservé au début, Churchill devient rapidement convaincu, mais commettra la maladresse d’inclure sinon d’exiger dans le cadre de cette surprenante union entre les deux pays, que la flotte française gagne les ports anglais pour s’y mettre définitivement à l’abri. Progressivement, c’est Churchill lui-même qui devient l’avocat de cette union franco -anglaise qu’il veut totale.

C’est donc dans l’enthousiasme que de Gaulle engage la fameuse conversation téléphonique avec Paul Reynaud , à la suite de l’entrée de Churchill disant:  » Nous sommes d’accord « , qui permet la rédaction du communiqué du 16 juin aussitôt approuvé par le cabinet britannique dans ces termes sans équivoque :  » A l’heure du péril où se décide la destinée du monde moderne, les gouvernements de la république française et du Royaume uni, dans l’inébranlable résolution de continuer à défendre la liberté contre l’asservissement aux régimes qui réduisent l’homme à vivre une vie d’automate et d’esclave, déclarent : « Désormais la France et la Grande Bretagne ne sont plus deux nations, mais une nation franco-britannique indissoluble….: Chaque citoyen français jouit de la nationalité anglaise, chaque citoyen britannique devient un citoyen français… » La grande Bretagne forme immédiatement de nouvelles armées. La France maintiendra ses forces disponibles, soit terrestres, soit maritimes ou aériennes. L’union fait appel aux Etats-Unis pour fortifier les ressources des alliés et pour apporter leur puissante aide matérielle à leur cause commune… Où que soit la bataille, nous vaincrons.  » Sa mission remplie, le général de Gaulle, heureux de son succès, se précipite, avec un exemplaire  » anglais  » de la déclaration, pour embarquer dans le premier avion pour Bordeaux.

L’intégralité de cette déclaration est lue par un Paul Reynaud enthousiaste au gouvernement français réuni au complet sous la présidence du président de la République Albert Lebrun.

Mais c’est la douche froide : Refusant de se considérer comme un Dominion, l’immense majorité du gouvernement refusera d’en entendre d’avantage.

Paul Reynaud mis en minorité, démissionnera. Alors qu’il croyait avoir atteint ce but fondamental, but essentiel qui n’avait pu être réalisé depuis le début des hostilités, maintenant qu’il pouvait être atteint, tout s’écroulait, sous la pression combinée des politiques et des militaires. Il n’y a plus de gouvernement français.

La France abandonnait l’Angleterre sinon Churchill son vrai allié Il n’y avait alors plus d’autre choix, que celui d’un armistice séparé. Seul le maréchal Pétain pouvait encore avoir l’autorité suffisante pour le demander. Albert Lebrun le nomme alors Président du conseil.

De Gaulle menacé d’arrestation, Churchill mettra à sa disposition un avion pour qu’il puisse gagner Londres le lendemain et de là appeler les français à la Résistance. Le 16 juin s’achevait. Revenons en arrière :

L’escadron de Roys avait été nommé le 1° juin escadron divisionnaire.

Il prend aussitôt son service auprès du Colonel Lafeuillade et de l’Etat Major de la 13° BLM, assurant en plus le lien direct avec les unités combattantes principalement le 3° RAM, son jumeau le 4° Hussards et le 2° Dragons portés.

Entendirent-ils directement ou indirectement les propos du Général de Gaulle et de sa délégation sur un mouvement possible pour l’Angleterre, où s’embarqueront alors les troupes du général Béthouart… ?

Pour le moment présent, il ne peut hésiter.

Il se doit d’assurer intégralement sa mission et son devoir : Protéger son Colonel et l’Etat major, être l’articulation active des unités. Et ce sera le 18 juin.

C’est la fin pour le 3° RAM, sa brigade et sa division après 39 jours d’action ininterrompue initiée à Audun sur Tiche, Esch sur Alzette et au Luxembourg.

Au matin de cette dernière journée de combat, le capitaine de Roys ne pourra empêcher la capture félonne du Colonel Lafeuillade et de son l’état-major par les troupes portées de la II° division d’infanterie motorisée du général Grüwell avant-garde du corps blindé Hoth..

Avec ses derniers quatre pelotons, il restera à ses côtés. Paris, ville ouverte le 12 juin, où les allemands des premiers régiments de l’Armée von Kuechler y entreront le 14.

Les armées de l’est menacées à leur tour d’encerclement, celles de l’ouest poussées vers le  » réduit breton  » après la chute du Havre et de Cherbourg, il n’y a guère de solutions pour le gouvernement français, qui enverra le 21 juin ses négociateurs à Rethondes où sera conclu la fin des combats.

Mais dans ces deux journées des 17 et 18 juin, ni le Capitaine de Roys et son 3° escadron, ni son glorieux chef de brigade le colonel Lafeuillade, ni aucune des troupes qui combattent encore, n’auront entendu ni pu entendre ces mots qui vont profondément modifier l’histoire : D’abord, l’adresse solennelle du 17 juin à midi et demi aux français du maréchal Pétain leur annonçant à la radio nationale :

« Je me suis adressé cette nuit à l’adversaire, pour lui demander s’il est prêt à rechercher avec nous, entre soldats, après la lutte et dans l’honneur, les moyens de mettre un terme aux hostilités. « .

Ensuite, l’extraordinaire et galvanisant discours du 18 juin à 15 heures de Winston Churchill à la Chambre des Communes:

 » J’ai parlé…. de l’immense désastre militaire, issu du retard que le Haut Commandement français mit à ordonner aux armées du Nord de se retirer de Belgique, lorsqu’il sut que le front français était définitivement percé à Sedan et sur la Meuse.…La bataille de France a pris fin. La bataille de Grande Bretagne peut commencer d’un moment à l’autre. Du sort de cette bataille dépend le sort de la civilisation chrétienne « .

Un peu plus tard dans cette historique journée du18 juin, vers 18 heures, le général de Gaulle, arrivé la veille à Londres, entouré de Jean Oberlé et de Jean Marin va lancer son Appel, que la BBC diffusera encore une seconde fois le lendemain :

 » Moi, général de Gaulle, actuellement à Londres, j’invite les officiers et les soldats français, qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver…à se mettre en rapport avec moi… »

Enfin, ce même 18 juin, le message adressé le soir à Berlin par l’ambassadeur d’Allemagne à Moscou von Schulenburg qui télégraphie au chancelier Hitler :  » Monsieur Molotov m’a exprimé les félicitations les plus chaleureuses du gouvernement soviétique pour le magnifique succès remporté par les forces armées allemandes. Monsieur Molotov m’a informé de l’action soviétique entreprise contre les Etats Baltes.  » Alors que l’histoire s’accélère, les hommes et les individus se déterminent là où ils sont comme ils le peuvent. Le rapport adressé par la capitaine de Roys à son général de Division, le Général Pétiet en octobre, prend alors une dimension historique extraordinaire en éclairant avec ses détails le contenu des journées qui vont suivre,vécues par un français en France qui tentera lui aussi à s’embarquer pour l’Angleterre, : Le capitaine de ROYS, commandant le 3° escadron du 3° Régiment d’Autos – mitrailleuses, à Monsieur le Général PETIET, commandant la 3° D.L.C. J’ai l’honneur de rendre compte : Le 18 juin 1940, dans la région de Château – Giron (I.et V.) l’Etat Major de la 13° B.L.M. abusé par une ruse de guerre déloyale fut conduit vers 17 h par une importante formation ennemie dans un terrain plat découvert et sévèrement gardé.(Erbré, S.O. de Vitré).

Tous les officiers décidèrent de s’évader.

Il fut admis que la nuit du 18 au 19 permettrait les préparatifs, la destruction des documents.

Les sous – officiers et les hommes capables de s’évader reçurent des consignes.

L’impression du Colonel et des officiers était que la journée du 19 ne manquerait pas de fournir toutes sortes d’occasion qu’il suffirait de saisir.

Si le séjour dans  » le camp  » se prolongeait le 19, un plan connu seulement du Lt Madeline, du Lt de Nonneville et du chef Delécluze (1) serait appliqué :

Le feu serait mis aux nombreux véhicules du camp, à un dépôt d’essence dont l’accès était facile.

Les officiers de la B.L.M , leurs sous-officiers et hommes les plus sûrs ne devaient être prévenus qu’au dernier moment.

L’évasion serait tente dans la surprise et la confusion.

Le Lt de Nonneville ayant demandé et obtenu la camionnette popote, cinq ou six camions et camionnettes (dont une radio) furent introduits sous les plus invraisemblables prétextes dans le coin réservé aux officiers de la B.L.M.

Ajoutés aux voitures de liaison laissées comme  » dortoirs  » aux officiers, ces véhicules formèrent un carré où les officiers étaient relativement isolés.

Les archives et les documents secrets (dossier Luxembourg) alimentèrent le feu de la popote et la camionnette radio put émettre pendant près d’une heure, passant à la division  » 13ème BLM internée Erbrée ».

Le 19 juin vers 10h, ordre fut donné au Colonel de faire former tous les véhicules du camp en colonne sur la route en direction du Nord, voitures des officiers en tête.

Il s’agissait, disaient les allemands de faire mouvement vers une ville où nous serions installés confortablement en attendant une libération qui ne pouvait tarder.

Ceci fut accueilli avec une évidente satisfaction qui dut tromper les allemands car ils négligèrent la surveillance des voitures des officiers, mais encadrèrent fortement les camions sur lesquels ils firent monter des piquets en armes.

(2) La colonne longue d’un km était gardée en tête par un camion armé d’une mitrailleuse et monté par 10 hommes, en queue par un camion semblable et un peloton moto. Un deuxième peloton moto parcourait la colonne. Les officiers de la brigade, colonel en tête étaient derrière l’officier commandant la colonne.

Le Lt Madeline qui avait lié son sort au mien, pilotait la troisième voiture : une puissante Chrysler Royal civile (voiture du colonel Watteau).

Ma voiture également puissante mais portant les écussons du RAM suivait la Chrysler.

Nous avions décidé de tenter notre chance en voiture. Dès le début du mouvement, apparut un certain flottement que les allemands malgré leurs ordres ne purent faire disparaître.

Il provenait du matériel hétéroclite que les allemands comptaient faire marcher à la vive allure de leurs colonnes homogènes, entraînées et disciplinées. Plusieurs arrêts furent, somme toute, imposés à l’énergique Lt commandant la colonne.

Ces arrêts furent mis à profit par les officiers de la BLM en particulier par le capitaine Hachette et par le Lt de Nonneville qui purent se procurer des vêtements et des papiers pendant que leurs camarades entretenaient de sujets divers l’officier allemand. Au cours d’une arrêt, un certain nombre d’officiers étrangers à l’arme, d’une triste tenue, fut réparti dans les voitures de la BLM. La présence de ces indésirables me fit refuser pendant la marche au Lt Madeline l’autorisation de quitter la colonne par un chemin pourtant bien tentant.

Le Lt Madeline obéit et fit preuve ainsi d’une discipline que je dois signaler. Il s’agissait d’aboutir. Or, ayant eu la chance de conserver nos armes, aboutir était pour nous, soit retrouver une unité combattante, soit ne pas retomber aux mains de l’ennemi, et les officiers imposées à nos voitures n’admettaient pas cette entreprise. L’initiative de notre échappée est due au Lt Madeline.

Je voyais différemment la solution. Toujours est-il, que cet officier qui avait réussi lors d’un précédent arrêt à se procurer un moreau de calendrier local me redit compte vers 13h, que nous étions arrêtés à 1500 mètres de l’important carrefour de Bourgneuf. L’occasion apparaissait, et la décision fut d’en profiter sans plus chercher.

Avec Madeline, nous demandons à l’officier commandant la colonne l’essence pour ne pas tomber en panne. Les pleins sont faits (100 litres dans la Chrysler, 80 dans ma voiture assurant un rayon d’action de 300 km (environ).je demande au colonel l’autorisation de partir. Il me l’accorde et veut m’accompagner. Avec émotion je le prie de n’en rien faire. Notre magnifique colonel en effet est en proie à une violente crise de foie, conséquence probable de sa réaction après l’acte déloyal de l’ennemi.

Je ne veux pas l’entraîner dans une aventure qui peut demander des efforts physiques qu’il ne pourrait supporter malgré son extraordinaire courage. Le Colonel me conseille de partir vers le Nord, vers la côte. Il suppose comme Madeline et moi du reste que le sud est impossible.

Avec Madeline, nous conseillons aux indésirables de quitter nos voitures. Mon chauffeur et mon ordonnance préfèrent rester avec les autres, je les remplace par des volontaires, (Cavart et Ennuyer). Je cherche Hachette, de Nonneville et Beaumont. Ils ne sont pas là et le temps presse. Deux officiers d’artillerie de DCA se joignent à nous (Lt Chaleyssin et S-Lt Daudans); Le chef Proust et le dragon Logeais du 2ème RDP accourent. Le lieutenant allemand commande  » en avant « .

Nous nous mettons en panne afin de nous faire dépasser par quatre voitures qui augmenteront la distance entre la mitrailleuse et nous. Un motocycliste allemand s’inquiète de la panne, mais se rassure devant les cris :  » Schnell, Vorwaerts « .

Lorsque les quatre voitures nous ont dépassés, lorsque les 200 m. de distance permettant l’élan sont acquis, rétablissant le contact nous démarrons. J’ordonne au motocycliste allemand d’aller rendre compte à son officier. Il démarre, nous le suivons et à 110 à l’heure nous bifurquons au carrefour de Bourgneuf, prenons la 1ère à gauche, 1ère à droite, 1ère à gauche, et nous avisons. Le détachement sous mes ordres comprend 4 officiers, un maréchal des logis chef et 3 hommes. Notre intention est de gagner la côte par Cancale en vue d’embarquer pour l’Angleterre.

Ayant nos armes, nous resterons en tenue. Utilisant les routes secondaires, nous éviterons les agglomérations importantes et nous enverrons chercher le renseignement chez le curé des petits villages. Si un ou deux motocyclistes allemands nous arrêtent nous jouerons la confiance et nous saisirons d’eux. Si l’ennemi est plus nombreux nous foncerons, toujours 1ère à gauche, 1ère à droite, 1ère à gauche. Comme dernière solution, pied à terre et Cancale.

Nous disposons d’une carte au 1/1.000.000ème et d’un morceau de carte d’un calendrier local. Le 1er bond fixé est St -Georges de Reintembault, nous l’atteignons facilement vers 16h. après quelques émotions prévues ; Les deux voitures marchent à 100 mètres de distance, les routes importantes sont franchies comme au service en campagne. Le dernier couvert avant St-Georges -de- Reintembault est utilisé et monsieur le Curé est convoqué.

Il fournit d’utiles renseignements : Les allemands sont attendus, ils ont téléphoné leur arrivée. Nous lui confions les bagages que nous avons préparés la veille. Les hommes que nous avons envoyés aux provisions tardent.

Ils rentrent avec des vêtements civils et me demandent de les déposer. Ils sont fatigués, veulent se reposer et continuer à pied. Ils promettent de faire leur devoir (3). Le détachement ne comprend plus que les 4 officiers et un chef.

Il se porte à 18h.dans la région de Cancale par Antrain. Les pleins peuvent être complétés en cours de route. Une carte Michelin, (la 59) nous est donnée. Mais les renseignements deviennent inquiétants, les allemands sont signalés partout, se dirigeant vers l’est et le nord -ouest.

Notre conduite varie suivant l’attitude des habitants : Quand ils sont réticents et ne savent rien, c’est le signe que les allemands sont là ou sont passés.

Leur proclamation affichée sur les murs annonce l’interdiction sous peine de mort d’aider tout militaire des forces alliées.

Les petits Hentschel 126, en rase-mottes, décrivent des cercles autour de localités que nous situons. Il parait que l’apparition de ces avions précède généralement d’un quart d’heure l’arrivée des Moto- cyclistes. Le passage de la Nationale 776, celui de Couesnon, dans la région d’Antrain, s’annonce difficile ; nous marquons un bond à la Beucheraye, petit village ayant des vues sur la Nationale 776 que nous atteignons vers 20h.

La Chrysler tourne brusquement et s’engage dans une cour : à 50 mètres d’elle, un motocycliste allemand garde le croisement de la 776, il jalonne une colonne allemande allant vers le Nord.

Les allemands défilent par petits paquets, (camions et camionnettes), à toute allure, pendant 20 minutes. Nous ne franchirons pas la route, avant d’avoir de nouveaux renseignements sur Cancale et nous profitons du départ du jalonneur pour cacher les voitures dans un chemin creux, puis nous nous installons aux abords d’une ferme propice, à 100mètres de la 776 que nous surveillons.

Le fermier, d’un rare dévouement ira chercher le curé de village demain matin ; il nous ravitaille et participe à la surveillance. Toute la nuit les colonnes allemandes passent, on perçoit le bruit des chenilles. Le 20 juin, le curé du Tremblaye n’arrive qu’à 11 heures mais ses renseignements sont précieux : Cancale était libre à 10 h.

Les colonnes allemandes semblent d’être dirigées sur Pontorson/Avranches, mais Antrain est fortement occupé, un pont serait encore libre au sud du Tremblaye. C’est notre seule chance, en auto tout au moins.

Nous avons pris une forme moins révélatrice. Un peu lavés, rasés et coiffés, nous roulerons en bras de chemises blanches, nos vareuses, casques ou képis à nos pieds. Reprendre une allure militaire sera toujours facile. Seul, je resterai harnaché mais j’ai un loden protecteur. Mes cheveux gris et mon teint fatigué peuvent faire admettre la crainte de l’air.

Les écussons et les attributs militaires de ma voiture ont été grattés, graissés et couverts de poussière. Vers 12h.nous pouvons franchir entre deux colonnes allemandes la nationale 776. Nous atteignons les abords de la Fresnaye (15 km. Sud de Cancale) à 14h. Madeline et Chaleyssin sont envoyés à pied en reconnaissance au village, ils ne rentreront qu’à 18 h. Madeline a trouvé en l’instituteur du pays, M. Robin le plus intelligent dévouement.

Avec Chaleyssin , il a pu, caché dans la camionnette du charcutier aller jusqu’à Cancale qui est encore libre. L’administrateur de la Marine M. Thomas annonce qu’un destroyer anglais va prendre 300 polonais. Les gendarmes sont muets. Ils déclarent être prisonniers, ils ont reçu de Saint Malo le télégramme suivant :  » Considérez – vous comme prisonniers. « .

Cinq motocyclistes allemands sont en effet signalés à Saint Malo. Pendant l’absence de Madeline et de Chaleyssin, nous avons aménagé la Chrysler, car nous ne pourrons plus rouler en deux voitures.

La Chrysler n’a plus que 20 litres d’essence contre 80 à la Renault. Or la Chrysler peut seule passer pour la voiture de réfugiés aisés, dont nous nous efforcerons de prendre l’allure. Il s’agira de tenir à 5 dans ce cabriolet. Un dépôt d’objets précieux mais encombrants (armes en surnombre, casques, masques, sacs etc.) est remis à M. Robin.

La Renault est cachée dans un buisson, deux de ses roues sont prêtées au charcutier qui les rendra plus tard avec la voiture. Vers 17h.nous partons dans la Chrysler et nous apprenons à Cancale que le destroyer signalé ne fera pas escale en raison du mauvais temps.

Il n’y a plus dans le port un seul bateau capable de prendre la mer démontée. Force d’appliquer une des variantes de notre plan. Nous décidons de courir sur Brest et espérons arriver avant l’ennemi.

Nous rentrerons d’abord dans notre verger de la Fresnaye où nous passerons la nuit car tout déplacement nocturne serait une folie dans un pays que nous ne connaissons pas où seuls les petits chemins nous sont permis et les renseignements des habitants indispensables.

Nous travaillerons la carte d’itinéraire et les variantes. Un officier de cavalerie le Lt Blondel se présente à moi. Il s’est échappé de Dinan et il venait de conduire quelques hommes.

Il cherche à gagner l’Angleterre et demande à se joindre à nous. Il a une moto avec laquelle il pourra nous éclairer. Le 21 de bonne heure les colonnes allemandes venant de Dol roulent vers Saint Malo, nous comptons 150 camions bâchés une vingtaine de chars, quelques pièces d’artillerie moyenne, qui défilent à la vive allure des motocyclistes allemands rôdent au sud du village et il faut attendre leur départ. Vers 11 h. nous pouvons nous échapper et franchir la Rance par le pont indiqué par Mr Robin. Nous prenons notre orientation générale : Jugon et le Sud de la Nationale 12.

Blondel est un bon éclaireur, notre moyenne est excellente, nous rencontrons quelques motocyclistes, mais leur mission ne doit pas comporter l’arraisonnement des Chrysler.

La nuit nous surprend dans la merveilleuse région de Plever – Christ. Nous avons bifurqué vers Ker-Emma (ouest de Saint Pol de Léon) où Madeline pense trouver des amis, Brest étant occupé massivement. Le 22 nous quittons Ker -Emma vers 10h.

Les allemands viennent de quitter la maison où nous cherchons refuge. Nous ne pourrons plus rester en tenue. Les allemands sont partout et le village est plein de réfugiés flamands très suspects. Je divise le détachement par groupes de deux, chaque groupe est recueilli par une maison. J’envoie des reconnaissances vers les ports (Roscoff, Carantec). Et je vais, inutilement à la Marine  » de Ploescat, puis à Brignogan, où le docteur Le Marc’hadour qui connaît admirablement la côte et ses pêcheurs, m’apprend qu’il est matériellement impossible de quitter la côte.

J’estime alors qu’il n’est plus possible de rester groupés et de risquer la capture de tout le détachement ; je décide sa dislocation. La journée du 23 sera employée à chercher la sortie des trois groupes : Blondel et le chef Proust en moto, iront vers le sud (4) Chaleyssin et Daudans qui ont sur eux leur brevet d’ingénieur partiront, un industriel qui rejoint son usine à Parthenay (4), avec Madeline nous tenterons de gagner avec la Chrysler (qui n’a plus que 5 litres d’essence) Rambouillet où j’ai été en garnison, la Seine et Marne où j’habite, le Centre que je connais bien. Notre premier bond sera La Barre en Ouche où Madeline a sa famille. Nous achetons une bicyclette à Lesvenin, (nous n’avons pas assez d’argent pour en acheter deux).

S’il faut abandonner la Chrysler, nous ferons 30 ou 40 kilomètres, l’un à pied l’autre à bicyclette, par jour. Les gendarmes de Lescenin nous donnent cinq litres d’essence et un renseignement invraisemblable : A Tholé, à 8 km. Nord -Ouest de Morlaix se trouve un dépôt considérable d’essence, il a été incendié, mais la partie inférieure de certaines piles de caisses ne se serait pas brûlée.

Le gendarme assure mystérieusement qu’il y a de quoi faire le tour de France. Nos hôtes de Ker-Emma traitent d’absurde cette assertion. Ils ont vu cet incendie.

J’admets la validité d’un renseigne- ment de gendarme et je décide que nous passerons par Tholé. Au point où nous sommes, un crochet, même inutile, n’ajoutera que quelques kilomètres à faire à pied. Le 23 juin 1940, réunissant une dernière fois le détachement, je dicte une déclaration résumant notre conduite du 18 juin à ce jour et attestant notre volonté d’aboutir. Un exemplaire signé par tous est remis à chacun.

Puis après avoir donné l’accolade à mes braves compagnons, nous nous séparons. A 7 h. la Chrysler démarre, nous sommes assez correctement vêtus, les papiers du moment seront : pour Madeline, une carte d’alimentation indiquant Mexico lieu de naissance (et c’est exact), pour moi mon carnet d’invalidité pour blessures de guerre 1914-1918.

Nous jouerons les réfugiés et nous prendrons la route Nationale. A Saint Pol de Léon, un garagiste a le cran de faire le plein d’essence et de nous vendre quelques bidons supplémentaires.

Les allemands faisant eux même le plein à sa pompe principale, une affiche apposée sur le mur interdisant la vente de l’essence aux civils. Nous allons néanmoins à Tholé où tout parait bien brûlé. Après quelques minutes de recherche, nous trouvons des caisses pleines d’essence.

Le renseignement était valable. Nous mettons près de 300 litres d’essence dans le spider et nous filons à 130 à l’heure par la nationale 12 et la nationale 176. Nous croisons des colonnes allemandes, traversons Guingamp, St Brieux, Lamballe, Dinan, Dol, sans incident.

Toutes ces villes sont occupées par les éléments motorisés (6). A la Ferté Macé, nous revoyons le terrain de nos derniers combats du 17.Il ne reste plus trace du matériel ennemi détruit par le Lt Madeline.

L’accès de Carouge nous offre le premier contact sérieux avec l’ennemi : Après un virage nous trouvons une arme anti-char mal camouflée, un Gefreite demande des papiers, nous montrons les nôtres, il ne considère que ma date de naissance 1898, dit  » allez  » et demande à Madeline s’il est soldat français.

Madeline exhibe sa carte d’alimentation, se prétend mexicain et le Gefreite le libère. Nous sommes ahuris et nous émettons une grosse plaisanterie.

Mais aux abords immédiats de Carrouge, second arrêt. C’est plus sérieux, nous sommes épluchés par un Feldwebel, un homme en armes est devant la voiture. Mon livret de pension n’est pas une bonne pièce, il me le démontre : – Quand avez-vous été invalide ? -En 1918- – Mais vous êtes né en 1898.- – Oui, mais je me suis engagé en 1915, et j’ai eu trois blessures,- – Bien, bien, beaucoup courage, mais pas papiers. Avez-vous des armes ? – Non regardez ! Je sors de la voiture et m’appuie sur ma canne. – Ah, invalide vraiment, je vois bien maintenant  » – Et vous ? dit-il à Madeline. – Mexicain ! répond ce dernier et il tend sa carte d’alimentation. – Voilà, dit le Feldwebel, bon papier identité, le vôtre pas valable. Où allez-vous ? – A Paris « – – A Paris ?  » -Est ce défendu ? Je cherche ma femme et mes enfants ? – Non, non allez ! et en allemand, il dit à ses sous-ordres  » : Laissons-les aller, ici ce n’est que le premier contrôle. » Nous évitons donc Sées et prenons la première route à gauche. Nous interrogeons un paysan qui nous apprend que Sées est gardé par des militaires et des civils qui demandent des papiers. Nous reprenons les petites routes et nous réussissons à franchir Gacé avec une colonne de réfugiés.

Nous échappons de justesse à un contrôle et vers 19 h. nous arrivons dans la propriété objet du premier bond, le château de Cernay,3 Km. Est de la Barre en Ouche. Les allemands viennent d’évacuer Cernay, mais ils sont partout ailleurs. Dans les bois, nous cachons la voiture qui, depuis le 19 juin a parcouru 1250 km., les armes, les papiers. Nous apprenons que les allemands se saisissent de toutes les voitures et les bicyclettes. Personne ne comprend comment nous avons pu arriver avec une Royal Chrysler et une bicyclette neuve.

Nous non plus. Nous ne pourrons continuer qu’à pied et cela nous semble facile, car nous connaissons bien la région. Le 25 juin, nous apprenons que l’armistice demandé est une réalité. Nous sommes abattus, nous n’avons pas abouti. J’estime qu’il est désormais inutile de courir un risque et qu’il faut regagner Paris où nous verrons une autorité. La mère du lieutenant Madeline qui se consacre au ravitaillement de Suresnes, nous emmène dans sa voiture S.P. Le 8 juillet, nous apprenons que beaucoup des nôtres sont à Paris. Je suis le Capitaine le plus ancien du R.A.M. Je donne à tous l’ordre de ne tenter aucune imprudence. La ligne de démarcation peut être franchie, mais ce n’est plus qu’une question d’heures.

Nous gardons la liaison et je rends compte par l’intermédiaire de ceux qui peuvent passer normalement (Capitaine de Brignac, Lt Madeline, Capitaine de Coulange). Officier d’active, n’ayant que des papiers militaires (Carte d’identité 39, carte bilingue 40, livret de la légion d’honneur et de pension, plaque d’identité) je reste caché chez des amis ne voulant me déclarer nulle part. Je n’ai réussi à passer la ligne que le 27 septembre. Le 5 octobre 1940, j’ai eu l’honneur de rendre compte au Général de corps d’armée Pétiet, ancien commandant de la 3ème DLC. Signé : ROYS Dès sa démobilisation confirmée, le capitaine de Roys, prendra le chemin de sa maison de Saint Ange où l’attendait sa femme et sa famille. Saint Ange n’est pas encore remis du pillage et des dévastations que les français lui ont fait subir grâce au prétexte de l’exode, avant que la Wehrmacht ne vienne l’occuper.

C’est là que sans perdre un instant, va commencer pour le marquis de Roys devenu civil, une nouvelle vie, celle du Résistant :

Il n’avait pu rejoindre l’Angleterre, il continuera son combat de France. (1) Le chef comptable de l’Escadron ROYS (2) Dans la nuit du 18 au 19, un millier d’hommes étrangers à la Cavalerie furent parqués dans le camp ; ces hommes étaient généralement mal tenus, débraillés et ivres, ils pillèrent leurs camions dans la nuit (3) Logeais et Cavard apprirent en route l’Armistice, ils se présentèrent à la gendarmerie qui les démobilisa et ils regagnèrent leurs foyers. Ennuyer fut repris dans la région du Mans, il s’évada après 8 jours de détention. (4) Rejoignirent Tarbes, d’où ils me firent rendre compte (5) Atteignirent la zone libre (6) Le matériel parait neuf, les hommes jeunes et frais sont habillés de neuf. Pour information, ce texte a été publié dans le N° 176 (Les premier article Le Soldat est paru dans le N° 175), Nouvelle série Volume 8 du 2° trimestre 2005,de la Revue des Amis de Moret et de sa région. Il y est doté d’une riche illustration avec photos et cartes géographiques.

Les exemplaires de la revue sont disponibles à l’adresse postale des Amis de Moret :

Les Amis de Moret et de sa Région Hôtel de Ville de Moret Rue Grande 77250 Moret sur Loing

Asa, Novembre 2005, Indice 1

René de Roys – Chapitre III – Le Résistant

L’installation à Saint Ange

Rien n’est plus laconique et précis qu’un livret militaire :

Celui du capitaine de Roys, commandant le 3° escadron motocycliste de découverte du 3° RAM, porté disparu le 18 juin 1940, ne mentionne rien des jours qui vont suivre, ni même de son entrevue du 1° septembre chez le général Pétiet à Paris.

Il note seulement une nouvelle affectation par décision ministérielle en date du 4 octobre 1940 au 8° régiment de Dragons, l’un des régiments autorisés par les clauses du traité d’armistice.

Plus laconiques encore, quatre courtes phrases vont résumer quatre années :

Placé en congé d’Armistice à compter du 4 décembre 1940

Entré dans la Résistance le 15 .11.1942

Promu Chef d’escadron le 25 06 1943

Arrêté par les allemands le 3 08.1944

Entre ces deux dates du 4 décembre 1940 et du 3 août 1944, c’est toute une vie qui va s’inscrire, avec une large partie dans un secret total, dont par petits fragments l’historique peu à peu se dévoile.

L’essentiel encore à rechercher le sera aussi dans les archives anglaises.

Villecerf, canton de Moret sur Loing, est en zone occupée.

Après les pillages franco-français du mois de juin 1940, commis davantage par la population locale et leurs épigones que par le flot des réfugiés nécessiteux, jeté sur les routes de l’exode, c’est paradoxalement l’armée allemande, la Wehrmacht par son commandement général de l’OKW, qui va restaurer l’ordre à partir dès le 29 juin en établissant à Melun la Feldkommandantur 680*, et pour quelques semaines à partir du 1° juillet à la Mairie de Moret.

A Saint Ange, l’automne 1940, la forêt est belle de ses hêtres pourpres et de ses châtaigniers aux feuilles mordorées. La maisonnée est importante, et le sera de plus en plus au fur et à mesure que l’occupation allemande se fera davantage pesante.

La marquise de ROYS a bien sûr accueilli ceux de sa famille qui sont dans la peine :

Sa mère tout d’abord, la Générale Henri Geoffroy, qui vient de perdre le dernier de ses fils Louis, père dominicain, officier aviateur, mort en reconnaissance aérienne.

Sa sœur Suzanne et ses deux enfants Christian et May, dont le mari le capitaine Léon Charles est prisonnier dans un Of.Lag ; ses deux belles sœurs et leurs enfants, Yvonne Geoffroy et Nicole Geoffroy, dont les maris, l’un officier de réserve, l’autre officier aviateur, attendent leur démobilisation définitive.

La première sera présente de manière intermittente, la seconde et ses enfants davantage pendant toutes les années de l’occupation. Un rayon de bonheur dans ces temps de chagrin : La famille de Roys s’agrandit avec un quatrième et dernier enfant reçu comme le symbole de l’espoir de la victoire et du retour à la paix. La maison vit comme une ruche.

Au petit matin, le capitaine de ROYS qui se lève avec le jour, ranime le fourneau alsacien de la salle à manger, puis adossé à la faïence, se donne chaud aux reins en prenant, vieille habitude qu’il a gardée depuis le front de 1918, une mince tranche de pain sec grillé, qu’il détrempe dans une tasse de viandox. Il part ensuite, aidé de sa canne, ayant protégé ses chaussures de leggins, dans son parc observer le gibier, base du complément de l’alimentation déjà devenue rare, et organiser le travail des bûcherons.

A son retour, il voit les enfants étudier avec leur institutrice Mademoiselle Thierry, « Miselle », pendant que la famille et le personnel vaquent aux innombrables tâches domestiques d’une grande maisonnée, extérieur, intérieur, potager, basse-cour, conserves et bocaux, travaux d’aiguille et de tricot. Il monte à son bureau et avec un crayon rouge d’un côté, bleu de l’autre, coche ses états du jour, tout en concluant ses décisions d’action.

* : Elle était installée dans les actuels bureaux du Crédit Lyonnais de Melun

Revenons un instant en arrière : Rethondes : Le 22 juin 1940, à18h50, tout sera fini.

Dans le wagon qui avait vu signer 22 ans plus tôt la fin des combats de la première guerre mondiale, le Général Huntzinger pour la France et le Général Keitel pour l’Allemagne signent l’armistice, qui fixe une zone occupée avec Paris et une zone dite libre avec la ville de Vichy où s’établira le gouvernement français.

Un garde à vous et une minute de silence à la mémoire des morts français comme allemands de ces dix mois de combats, vont réunir pour la dernière fois les représentants de deux pays. Vainqueur, vaincu, une dernière fois entre soldats, ne se serreront pas la main bien sûr, mais ils se salueront dans le respect, les français d’abord, les allemands leur rendant leur salut.

L’article 10 de la convention d’armistice va stipuler : « Le gouvernement français empêchera les membres des forces armées françaises de quitter le territoire français ».

Il interdit surtout aux ressortissants français de combattre l’Allemagne ou d’être au service d’états avec lesquels l’Allemagne se trouve encore en guerre : L’Angleterre.

A 19h15 le 24 juin l’armistice sera signé avec l’Italie à la villa Incisa à Rome par le maréchal Badoglio et le général Hutzinger. La délégation française obtiendra, in extremis, du maréchal Badoglio, qu’il renonce à la livraison des émigrés politiques.

Cela ne sera pas sans influence dans notre canton de Moret et le village de Villecerf, où nombre de travailleurs italiens, maçons ou bûcherons étaient arrivés soit par la misère de leur terre, soit pour quelques-uns, parce qu’ils étaient communistes. Le cessez le feu sera sonné au clairon au début du jour de ce 25 juin sur tous les fronts.

L’entrée dans la Résistance, les filières d’évasion

En cet hiver 1940, le premier de la guerre, alors que la France abasourdie par la défaite est totalement silencieuse, une tâche prioritaire s’impose à ceux qui en veulent encore, et qui décident de continuer à servir. Une tâche prioritaire : Mettre à l’abri ceux dont la présence sur le sol français peut les exposer face à l’occupant.

Ce sont les officiers qui n’ont pas pu ou pas voulu se mettre en règle avec leur autorité, les prisonniers qui se sont évadés et qui continuent encore à le faire, des militaires étrangers encore sur le sol français, tchèques ou anglais surtout mais aussi les polonais, les juifs français ou non français, dont on commence à savoir qu’ils sont particulièrement exposés. Son action, le capitaine de Roys avait donc décidé qu’elle se passerait en France, puisqu’il n’avait pu rejoindre l’Angleterre.

Cette autre direction, après s’être entouré des conseils voulus et des soutiens indispensables, sera celle d’agir depuis sa terre de Saint Ange, en France vers l’Angleterre, comme en France occupée vers la France dite libre, où il a déjà réveillé ses contacts et renoué des amitiés. En cet hiver 1940 et pour encore plus d’un an, seule l’Angleterre porte le poids de la guerre et celui de l’espoir.

L’Amérique, les USA qui vont forger la victoire, ne rejoindront la guerre qu’après le tragique 7 décembre 1941 de Pearl Harbour.

Pour agir, il faut s’en donner les moyens et les règles. La toute première est de pouvoir circuler librement, et avec des raisons telles que cela paraisse naturel, malgré toutes les restrictions et contrôles qui viennent de s’établir, les autorisations à demander : Ce sera pour longtemps le temps des Ausweiss .

Le capitaine de Roys arrête ce qui sera sa couverture.

Il décide dès le mois de novembre 1940, de s’inscrire au « Groupement interprofessionnel forestier » syndicat professionnel de la propriété forestière, dont le comité de Gestion est établi paritairement avec l’administration par le Conservateur Régional des Eaux et Forêts. Ce dernier a compétence et pouvoir de proposition en ce qui concerne la nomination des représentants départementaux comme des délégués nationaux des propriétaires forestiers, vis-à-vis des propriétaires adhérents.

Le marquis de Roys s’y emploie immédiatement et peut se faire attribuer les responsabilités nécessaires, en étant désigné « Représentant des propriétaires forestiers de Seine et Marne » dans le « Comité de Gestion de la région de Paris ». Ainsi, il peut se déplacer de manière constante entre Paris et le siège de l’administration centrale, 132 boulevard du Montparnasse et les départements de la Seine, Seine et Marne et Seine et Oise.

Un peu plus tard, en décembre 1942, il obtiendra d’être nommé délégué régional de la région de Paris aux autres comités régionaux.

Car nombre de propriétaires forestiers en Ile de France possèdent, ou leurs familles ou encore leurs homonymes des forêts en France occupée. Ce syndicat sera un vivier et une extraordinaire opportunité pour la Résistance tout au long de la guerre.

L’exploitant forestier René de Roys, possède maintenant, dès cet hiver 1940, l’alibi incontournable pour les missions qu’il va entreprendre.

Il peut se rendre naturellement à Paris, où de plus il dispose grâce à sa belle – mère la générale Geoffroy du domicile du 3 de la rue de l’Université, maison où il s’était en partie caché jusqu’à l’armistice. L’Ile de France et la province avec l’ordre de mission voulu lui sont accessibles.

Les moyens sont là pour constituer immédiatement les relais et les points de chute indispensables qui s’avèreront nécessaires pour ce qu’on appellera les filières d’évasion.

Ces fonctions seront ensuite l’outil pour sa contribution à l’établissement de réseaux et à la coordination de personnes, partout où cela lui sera nécessaire.

Il avait immédiatement compris et intégré, que son action pour être efficace et durable, devait se situer au-delà de Saint Ange, de Villecerf, de son canton de Moret et de la région, où son personnage et sa stature étaient par trop connus, et où il ne serait guère difficile à l’autorité allemande, bien informée par l’habituelle et immédiate délation, de pointer le doigt sur lui.

Mais il lui faudra cependant savoir aussi ce qu’il en retourne chez lui, être à l’écoute, comprendre l’environnement direct, pour organiser et décider. Il lui faut aussi faire connaître et assurer lui-même ou très vite déléguer certaines liaisons.

Pour se faire, il va entreprendre très rapidement le tour local des « amis », depuis Melun où il avait été employé en 1938 – 39, à la région de Provins. Puis ce sera Montereau où il sera aidé par le jeune chirurgien, Georges Luthereau, arrivé dans les années de son mariage et qui s’est imposé comme un ami très proche et si souvent oublieux de lui-même dans une modestie qui lui faisait dire  » Il faut faire ce qu’on a à faire,et se taire quand on a fini  » ,le vétérinaire Henri Ballot qui peut par son métier courir toutes les fermes environnantes, ce qu’il faisait le plus souvent à cheval, le pharmacien Lepesme , ou des amis de chasse comme, entre autres, les voisins de Preuilly, les Husson.

A Moret, où il se rend régulièrement, la pharmacie tenue par un ancien de l’Action française et des Croix de Feu, le docteur Eugène Moussoir qui restera le fondateur de la Résistance dans la ville, sera au centre de ses contacts.

Il va parcourir l’Aube, le pays de sa mère, dont son grand père le Lt Colonel Richard de Roys avait été député : La route de Saint Ange par Nogent, Romilly Troyes, Brienne – le – Château le conduisait depuis son enfance à cette autre terre familiale de Crespy. L’Yonne depuis Joigny, où sa belle-sœur Nicole Geoffroy, possédait cette si belle maison à colombage détruite en juin 1940 par les bombardements italiens, et qui coule à Clamecy la ville nivernaise, où il peut retrouver son vieil ami le Docteur Pierre Paulus, lui aussi fervent patriote attaché aux valeurs immémoriales de la France légitimiste,qui embrassera la Résistance avec un esprit sorti de la Croisade : ‘’ Avec la monarchie,nous avons perdu l’honneur, Avec la religion de nos pères, la vertu chrétienne, Avec nos infructueux gouvernements,le patriotisme ».

Car dans la France vaincue, une partie de la population pactise encore par obéissance doctrinaire avec l’occupant. C’est donc chez les patriotes, chez ceux d’entre eux qui ajoutaient les vertus de courage et d’abnégation au sens du devoir et du service qu’il fallait regarder.

Ce sera donc dans le corps des officiers, chez les prêtres et les religieux, chez ceux qui avaient toujours soutenu les valeurs françaises éternelles et l’esprit de victoire, chez les A. F , les Croix de feu, qu’il faudra recruter les aides, trouver les solidarités, mais ce sera aussi chez ceux, modestes et sans grade ou grands de ce monde, animés de l’amour du pays, de leur terre de France et de leur prochain. A ceux-là, il ajoutera, quelques amis anglophiles, sinon à parenté anglaise.

Savoir sur qui compter ou non, sur qui s’appuyer, commencera donc par l’analyse de l’annuaire, celui des officiers des régiments où il avait servi, des promotions qu’il avait suivies.

Un grand nombre ayant été fait prisonnier, il fallait s’assurer de ceux qui restaient et de leurs intentions. Il trouvera aussi dans les semaines et les mois qui viendront, des médecins, des fonctionnaires, des ouvriers agricoles ou d’usine, certains qu’il avait lui-même formés dans ses fonctions d’officier instructeur, ou au début de la guerre, et qu’il retrouvera au hasard d’un déplacement ou dans une situation organisée.

La notion de Maréchaliste ou de Gaulliste est loin encore d’être établie. Le temps est encore le temps des français face à la force occupante allemande, qui chaque jour s’amplifie et se structure.

Dans une action qui doit rester secrète, le secret à quand même une limite.

Des risques sont à prendre pour indiquer ce que l’on fait et ce que l’on peut faire. Le petit nombre qui aura connaissance de son action sera en cette fin 1940 et tout au long de l’année 1941, limité à ses camarades de l’armée, et essentiellement ceux de la bataille de France avec lesquels il avait combattu et qui étaient parvenus, comme lui, à échapper à l’étau allemand de la fin juin.

Dès le mois de décembre 1940, il dépose à la gendarmerie de Moret sur Loing une déclaration de perte de carte d’identité et fait aussitôt une demande d’obtention d’une nouvelle carte à la préfecture de Melun, où, à l’activité profession, il fera enregistrer « Exploitant forestier ».

Par l’affirmation de ce statut de civil, il s’efforce de masquer en toute évidence, son aspect par trop visible d’officier de l’armée française.

Dans ces premiers mois de l’occupation, il va d’abord faire recueillir et cacher chez tel parent ou tel ami à Paris, ou dans des lieux surs, les camarades dans le besoin, les anglais qui s’efforcent de pouvoir quitter la France ; ceux de ces derniers une fois retournés chez eux, lui serviront le moment venu de contact.

Mais très vite l’organisation allemande d’occupation se mettant en place avec efficacité, se réfugier en zone libre, a fortiori quitter la France devient périlleux. Pour cela, il n’y a en ce début 1941 que deux voies possibles, la Suisse mais l’accès est en zone interdite ou l’Espagne : cette dernière sera donc privilégiée.

La première filière d’évasion qu’il va établir et organiser depuis Paris impliquera à son début les officiers du 4° Hussards qu’il avait connus soit lorsqu’il y servait soit pendant la campagne de France où ce régiment était le jumeau de son 3° RAM. Faire passer les gens en Afrique du Nord et en Angleterre implique d’abord de franchir la ligne de démarcation. Elle n’est pas encore totalement close, mais les contrôles sont là, intermittents ou permanents, dans les gares et les carrefours routiers. Il faut avant tout au voyageur des raisons solides et justifiées de voyager et être muni de papiers en règles. Deux lignes d’actions seront donc prioritaires : Etablir ces faux papiers aussi crédibles et complets que possible avec ses justifications de déplacement, puis organiser un itinéraire avec ses relais soit vers la zone libre soit jusqu’à de l’autre côté de la frontière en Espagne d’abord, puis de là le Maroc ou l’Angleterre directement ou via le Portugal. Pour la première partie, quitter la France reste une action franco-française, pour la seconde il faut, en plus des relais, des soutiens et une assistance directe spécialisée dans les passages vers l’Afrique du Nord et l’Angleterre. Ceux qui sont en danger se sont généralement cachés soit dans des maisons de campagne, alors peu surveillées, soit dans l’anonymat des grandes villes. C’est pour eux qu’il faut, dans l’urgence, constituer immédiatement les solidarités capables, au long de leur itinéraire, de les aider voire de les accompagner.

Une fois pris en main, en fonction de la qualité des papiers et des justifications établis, l’évasion s’organisait, majoritairement depuis Paris via Vierzon lieu où la France libre commençait, en direction des Pyrénées. Elle se faisait généralement par sauts de puce plus ou moins grands, combinant, le train, l’autocar, parfois même la bicyclette et tous les moyens locaux que pouvaient organiser ceux en charge de tel ou tel endroit du parcours ou d’une étape. Après l’hiver 1940, où cette action était encore assez simple, les difficultés iront croissant surtout à partir de l’hiver 1942. Avec l’occupation de la zone libre, le moindre déplacement deviendra périlleux, devant être préparé avec le soin le plus méticuleux. Une des étapes essentielles, et qui sera favorisée par le capitaine de Roys pour lui-même dans son action de responsabilité au sein de la Résistance, comme pour l’acheminement de ceux qu’il avait la charge de faire passer en zone libre ou en Espagne, sera basée dans les Landes.

Il faut revenir aux années où le lieutenant de Roys servait au 4° Hussards de Rambouillet, une des villes de garnison qui vécurent intensément le grand débat sur la motorisation et l’emploi des blindés : Chars lourds, chars légers, les théories du général Estienne, un familier de la famille Geoffroy, du général Delestraint le futur patron de l’A.S, du Colonel de Gaulle dont René de Roys avait suivi quelques cours en 1920, pendant son stage d’activation. Rambouillet abritera aussi un régiment de chars de combat.

Une importante famille de civils, mais anciennement de militaires, les Castelnau, tenait maison ouverte pour messieurs les officiers dans sa belle propriété de l’avenue du maréchal Foch. Hauts gradés et jeunes aspirants y mêlaient leurs âges et leurs talents. La guerre venue, tout en conservant l’usage de cette maison de Rambouillet, les deux frères, Pierre et Philippe, se partageront entre Paris et Bazaillac – La tour de France, leur propriété landaise d’Hagetmau, où Philippe Castelnau gagnera vite la notoriété reconnue de « passeur ». Le capitaine de Roys très tôt va fidéliser cette amitié et ce soutien.

Beaucoup d’officiers de ce 4° Hussards avaient pu ne pas être fait prisonnier et certains s’échapper dans les premiers jours de leur captivité. Un nombre important de ces démobilisés devenus civils va s’employer à poursuivre dans l’ombre la lutte contre les allemands. Ceux restés sous l’uniforme mettront alors leur nouvel emploi au service de ceux que l’on nommera ensuite « les Résistants ».

Tout au long de la guerre le capitaine de ROYS retrouvera et oeuvrera grâce aux talents de ces anciens du 4° Hussards comme les capitaines d’Hémery, d’Hubert de Dompsure, le lieutenant de Lahorie…etc. Une seconde raison, également majeure, qui lui fera privilégier Hagetmau comme point de passage de la zone libre vers Hagetmau zone occupée et vice et versa, sera le poste de passage de Sainte Colombe, nœud routier à deux kilomètres de Bazaillac.

Le poste, hasard des affectations, était tenu dès l’automne 1940 par un brillant Hussard, le lieutenant prince Michel de Cantacuzène, autrefois premier aspirant du peloton du lieutenant de Roys à Rambouillet.

La demeure des Castelnau était merveilleusement située : D’un côté, son allée d’entrée débouchait sur la route départementale D 933, Mont de Marsan – Orthez et au-delà vers le col de Roncevaux et l’Espagne, de l’autre les champs et les bois.

L’anecdote témoignée par Henri Castelnau est révélatrice du type de missions et des circonstances et des risques lors de ces passages du capitaine de Roys d’une zone à l’autre :

« Il était arrivé à la maison, venant de zone libre, donc en partie à travers champs. Pour des raisons de couvre-feu, nous avions dû lui faire franchir la ligne dans l’après-midi, et l’installer à l’Hôtel de Jambon à Hagetmau pour la nuit, avant qu’il ne prenne à l’aube l’autocar à gazogène pour Laluque, petite gare de Grande Lande au nord de Dax, où s’arrêtait alors le train de Paris….Il dînait donc ce soir-là à l’Hôtel Jambon, où son seul commensal à l’autre bout de la salle -à- manger était un « Major » des troupes d’occupation. Tous les deux s’ignoraient superbement, jusqu’au moment où l’allemand, levé le premier, était passé dans le petit salon où, malgré le mauvais état du piano droit, il s’était mis à jouer avec un professionnalisme de bon aloi. N’écoutant que sa passion pour la musique classique, René de Roys rejoignait l’officier, l’écoutait religieusement et le félicitait à la fin du récital. La conversation s’était engagée avec ce personnage, qui devait se révéler être ‘Premier violon’ de l’orchestre symphonique de Berlin et manier la langue française à la perfection. L’heure tournait sans que nos compères s’en aperçoivent, jusqu’au moment où une patrouille de la Feldgendarmerie arriva, s’immobilisa brusquement pour saluer l’officier et demanda ses papiers à Monsieur de Roys. Le sous – officier fut alors interrompu par le Major qui, d’un ton péremptoire lui dit : Dieser Herr ist mein Freund (ce monsieur est mon ami). »

Pour des raisons aujourd’hui encore non établies, un nombre significatif de ceux que le capitaine de Roys s’efforcera de faire passer en Espagne, franchiront la frontière grâce à un autre réseau géré par des personnes non encore identifiées en fin de parcours et agissant sur la partie est des Pyrénées et la ville de Cerbère.

Ce second point de ces passages vers l’Espagne restera un magnifique symbole et Cerbère, un mot de code: Car Cerbère, le nom du chien tricéphale qui gardait en Grèce les Enfers, nom de cette petite commune du département des Pyrénées orientales, port, gare ferroviaire et poste frontière avec l’Espagne, lieu d’espoir pour nombre des fugitifs, Cerbère sera le nom que donnera le capitaine de Roys au vénérable érable champêtre à trois hautes tiges, qui ombrage encore le sud de la terrasse de Saint Ange.

Dans ses correspondances avec les membres de ses réseaux, Cerbère, comme d’ailleurs la femme de trente ans de Balzac et d’autres formes codées, serviront à préciser l’option de passage choisie : « Votre bel arbre de la terrasse » « une caresse à votre chien ».

En Afrique du Sud, où bien des années plus tard l’auteur de ces lignes fera la connaissance d’Henri Castelnau, venu, jeune adolescent, visiter le Saint Ange des années 1940 avec madame sa mère, ou celle du Prince Cantacuzène, tous deux établis définitivement dans ce pays, seront mis au jour bien des événements et des personnages, que l’épouse même du capitaine de Roys ignorait, tant ce dernier savait mettre le secret le plus absolu dans ce qu’il entreprenait.

Hagetmau verra passer nombre d’évadés, mais surtout nombre d’officiers envoyés ensuite sur les itinéraires reconnus et sécurisés, par le capitaine de Roys, remplir des missions spécifiques en zone libre.

L’autre itinéraire, celui de la Seine et Marne, l’Aube ou de l’Yonne, passait par la Nièvre vers le Cher et Vierzon : Moulins sur Allier, le canal latéral de la Loire faisaient partie avec Vierzon des points essentiels par lesquels les passages s’organisaient en fonction des opportunités ou complicités que l’on avait dans les postes de contrôles.

Le docteur Paulus en sera l’un des acteurs essentiels Tout cela se coordonnera en même temps qu’en zone libre l’Armée Secrète du général Delestraint montera en puissance.

En zone occupée, entre zone libre et zone occupée, avec Londres entre Londres et la France, il fallait tisser une vaste toile : Le capitaine de Roys va y construire et y tenir sa place à sa mesure.

Il partage totalement, comme bien des premiers Résistants, les convictions et le patriotisme fervent de cet homme d’exception qui va enthousiasmer et savoir fédérer des Jean Moulin, des Henri Fresnay, des hommes si différents du père Riquet à l’avocat radical -socialiste Rebeyrol.

Sans que ce soit aujourd’hui parfaitement établi, c’est très certainement par l’abbé Hénocque, l’ancien aumônier de Saint Cyr de 1920 à la guerre, plus que par le colonel Heurteaux et Charles Fornier, l’O.C.M. (Organisation Civile et Militaire) ou le groupement Valois, que le capitaine de Roys va nouer avec le charismatique général Delestraint le premier chef de l’Armée Secrète, celui qui saura enthousiasmer dès le 8 juillet 1940 tant de français comme par cet extraordinaire discours de Caylus: « La France s’écroule aujourd’hui dans un désastre effroyable. La veulerie générale en est la cause. Il dépend de nous, de vous surtout les jeunes, que la France ne meure pas… La Résurrection glorieuse de Pâques a suivi de près le sanglant et douloureux calvaire du Vendredi Saint »

Un pas définitif est franchi: Le capitaine de Roys devient‘ Michel ’dans la Résistance.

Vers la solidarité française

Trois dates vont marquer irréversiblement le cours des choses et amplifier l’activité initiale de filière d’évasion et d’organisation d’une première forme de Résistance : Ce seront d’abord les lois anti-juives, qui vont amener en retour un extraordinaire élan de solidarité chez l’immense majorité des français, y compris ceux que l’on aurait pu alors qualifier d’antisémites.

La base de l’oppression initiée par l’appareil nazi avec les premières rafles de mai 1941 à Paris, renforcée par l’outil de la loi du 2 juin 1941, durcissait celle du 3 octobre 1940 qui définissait ce que l’on appellera le statut des juifs, bientôt suivi de l’obligation infamante du port de l’étoile jaune en zone occupée. Il faudra sans attendre leur porter secours.

En second, en lançant le 22 juin 1941 avec l’opération Barbarossa l’invasion de l’union soviétique, Hitler sanctionne maintenant que chacun des deux anciens alliés avait atteint son objectif de conquête et de domination, la rupture de ce pacte germano-soviétique qui avait permis le démantèlement de la Pologne, l’assassinat des pays baltes et la défaite de la France. L’invasion va immédiatement ramener le parti communiste dans le camp français, en lui faisant privilégier jusqu’à la Libération la Marseillaise à l’internationale.

Ceux des français qui alors luttaient contre l’occupant vont, au nom de l’union nationale, accueillir les communistes, dont un petit nombre à la base avait dès 1939 désavoué sa direction et combattu. Le capitaine de Roys en accueillera et en formera un nombre important lorsque l’heure sera venue de constituer des réseaux armés en Gâtinais, où ils pourront alors démontrer lors des actions, leur courage, leur patriotisme et leur dévouement.

Enfin, à la suite des accords Saukel – Laval de mai – juin 1942, la nécessité pour les allemands de recourir massivement à la main d’œuvre française, va amplifier le transfert amiable de français dans les usines allemandes, jusqu’à ce que soit institué par les lois de septembre 1942 et du 16 février 1943, le déplacement de tous les ressortissants français de plus de 20 ans : Le STO, service du travail obligatoire était né.

Là aussi une solidarité immédiate va devoir se mettre en place pour faire sortir de zone occupée ceux qui risquent à chaque instant un départ vers l’Allemagne. Les maquis de l’Ain, du Bugey et du Vercors de l’armée secrète compteront dans leurs rangs des maquisards ayant utilisé les filières mises en place par le capitaine de Roys.

Simon Sztrumpfman alias Jean Bias,

Estéra alias Georgette Marchal,

Janette alias Jeannette Jouriste

Le capitaine et la marquise de Roys abritent et sauvent une famille juive à Saint Ange :

Que s’était-il passé entre Simon Sztrumpfman modeste maroquinier né à Varsovie en Pologne, arrivé en France en 1925, installé à Paris où il s’est marié avec Estéra Klajnhauz une compatriote de Ciechanov en 1933, pour qu’il rencontre le capitaine de Roys, et que ce dernier mette sa famille et sa maison au service de sa femme et de sa fille pour que celles-ci puissent échapper à la déportation.

Nous n’en savons rien, sinon grâce au témoignage de leur fille Janette, que cette famille juive pourra en toute extrémité échapper à la rafle du Vel d’Hiv du 16 juillet 1942, date à partir de laquelle Madame Sztrumpfman viendra se réfugier à Saint Ange, seule d’abord, alors que son mari poursuit une activité de résistance.

On sait que de 1942 au plus tard à 1944, il sera actif entre Paris et Lyon, voyageant beaucoup sous différents noms d’emprunt français comme Jean Bias, ou turc comme Dziri Déradji.

Aura-t-il été un lien entre l’A.S. lyonnaise et les réseaux A.S. en zone occupée où servait le capitaine de Roys ?

Leur fille Janette née à Paris en 1936 ne rejoindra sa mère à Villecerf qu’au second trimestre de l’année1943. Madame Sztrumpfman avait été dès son arrivée dotée de papiers au nom de Georgette Marchal, nom de famille dérivé de celui de la mère du marquis de Roys ;

Etait ce Monsieur Eugène Moussoir qui avait « arrangé » ces papiers d’identité ?

Mère et fille resteront à Saint Ange jusqu’à la libération, sans aucune nouvelle de leur mari et père, partageant la vie familiale, la mère en aidant la marquise de Roys, la fille en suivant avec les enfants de la famille les leçons de l’institutrice Mademoiselle Lucie Thierry.

Ces deux femmes, la mère avait encore beaucoup d’accent en français, la fille bien sûr n’en avait pas, vont vivre sans jamais pouvoir sortir de Saint Ange, toutes les circonstances et les angoisses de cette période, et surtout celle de l’arrestation du capitaine de Roys, que Janette relatera de manière si émouvante lors des cérémonies anniversaires de Villecerf.

La Libération ne les rassurera pas sur le sort de Simon Sztrumpfman, dont elles n’avaient d’ailleurs plus de nouvelles depuis avril 1944.

Elles resteront encore à Saint Ange jusqu’en septembre de cette année, peut-être la date où Estéra Klajnhauz aura appris la mort de son mari, arrêté, certainement torturé et vraisemblablement liquidé par les allemands ou la milice de Lyon.

Jamais les deux femmes ne pourront savoir les circonstances de la mort de ce juif résistant

*50 ans plus tard Janette Sztrumpmann devenue Madame Léon Dreyfuss reviendra à Saint Ange,et souhaitera faire attribuer au marquis et à la marquise de Roys à titre posthume la Médaille des Justes. Elle évoquera ses souvenirs personnels, par des propos très émouvants, lors de différentes manifestations officielles à Villecerf et au monument du Pimard.

Résistance en Gâtinais

A partir de fin 1943, des instructions sont données depuis Londres au capitaine de Roys pour concevoir et créer quelque chose localement à Moret sur Loing et dans son environnement. Il s’efforce alors de se renseigner sur ce qui pourra être l’encadrement de ce futur réseau à vocation de pouvoir se transformer en maquis armé le jour venu.

Mais pour lui rien ne presse, et il sait déjà sur qui il pourra compter.

Il sait aussi que la région ne se prête aucunement à la constitution physique d’un maquis armé. Ses vues s’avéreront parfaitement justes, parce que ce ne sera qu’à partir de juin 1944 que l’ordre sera donné d’activer et d’armer les réseaux, de lancer l’insurrection.

En face, le dispositif militaire d’origine allemand, avec sa Kommandantur de Melun sous les ordres, à partir de 1942, du Colonel von Karminsky et ses Feldgendarmerie, dont celle de Fontainebleau, commandée par le lieutenant Roth, va se renforcer avec l’entrée en Seine et Marne en septembre 1942, du RHSA, l’office central de sécurité du Reich allemand, mieux connu ici au travers des trois appareils de son Sichereitsdienst, son service de sûreté : la Gestapo, la Kripo, la Sipo.

Le S.D. dirigé depuis son siège du 21 rue Delaunoy à Melun, par le commandant Tuchel, puis Kranzig et pour finir par Büge arrivé en avril 1944, dispose d’une antenne à Fontainebleau, installée dans la Prison même de la ville. Mais le personnage central, rencontré quotidiennement, et qui va assurer la continuité des opérations de renseignements et de répression est Wilhelm Korf, numéro 2 du S.D. seine-et-marnais.

Il était professeur d’Histoire géographie à Magdebourg avant de rejoindre en 1937 la S.S. L’appareil nazi est peu nombreux. Tout au plus et selon les moments, Korf va diriger avec l’aide d’un assistant luxembourgeois une vingtaine de ces SS, assistés par un nombre important d’informateurs français, bénévoles ou rétribués, que l’on trouvera partout, hélas aussi dans le canton de Moret et même à Villecerf.

Quand la Milice s’établira, le mépris que les allemands avaient d’elle, la rendra peu efficace. Ils participeront cependant à bien des crimes et de d’actions répressives.

Le réseau Morétain

Ayant identifié, reconnu, pris contact avec les personnes essentielles de l’environnement local, comme celles nécessaires qui allaient avoir à s’imposer dans le déroulement de la guerre, le capitaine de Roys, en dehors des actions mises en route, va comme tant de français attendre avec impatience les ordres.

Quand et comment seront donnés les premiers, en dehors de ceux du quotidien et ceux officiels de fin 1943 ?

Un peu avant cette date sans doute, un avion Lysander venu d’Angleterre serait venu se poser à proximité sur la commune de Dormelles, entre les Grands Bois, les Bois Huard et la ferme de Bikade, déposant un officier de liaison, un radio et des instructions.

Les noms n’en sont pas connus, mais la date de fin 1942 de leur venue, depuis Londres à Saint Ange est celle attestée dans le dossier du SHAT de Vincennes.

Ce qui est certain, c’est que dès cette visite, le capitaine de Roys va s’efforcer d’identifier et de reconnaître tous les lieux de parachutages possibles et en faire état à Londres, comme en zone libre, tout en commençant à fixer les contacts avec les organisations existantes

Au premier trimestre de l’année 1944, lorsqu’il est informé que le débarquement allié s’organise, et qu’une fois sur le territoire français, les alliés auront besoin du support armé de la Résistance, le moment est donc venu de réaliser ce qu’il avait conçu et organisé et qui deviendra le Groupement FFI de Moret sur Loing.

Le recrutement sera fait homme après homme, résistant par résistant, toujours dans cette perspective d’établir un noyau de responsables qui ensuite pourra être augmenté au fur et à mesure du besoin.

L’Avonnais Jean Carles, qu’il a très tôt choisi, peut-être dans la mouvance des Carmes, sera son lieutenant et surtout l’homme des liaisons avec l’extérieur, et du commandement direct à Moret, où il sera assisté, les semaines et mois suivants, par un encadrement composé de Paul Defontenay, Robert Faule, Maurice Leblanc, René Auroy, Roland Plateau, chacun en charge initialement de seulement un ou deux hommes.

Seul le capitaine de Roys et Jean Carles ont connaissance de la composition du réseau et de son encadrement. Son expérience de lieutenant puis de capitaine instructeur lui fera mettre un soin tout particulier à organiser et à former, mais aussi à fractionner, à compartimenter les hommes qui lui avaient fait confiance, à gérer les solidarités et les amitiés. Au début 1944, seuls les premiers futurs chefs de groupe sont armés, et apprennent le maniement des armes dans les souterrains de Saint Ange, avec ses armes personnelles, avant celles provenant des futurs parachutages.

Les raisons de venir leur sont fabriquées soigneusement : Achat de bois de chauffage, travaux dans la maison et le voisinage, diverses raisons toujours justifiables…

Pour beaucoup, leurs noms ne seront connus qu’à la Libération : Carles, le lieutenant, les Chefs de groupe Defontenay, Leblanc, Plateau, Auroy, Fournier, rejoints très vite par les Florent, les Rondreux, les Noudeaux et les autres….

Le secret en sera si bien tenu qu’il arrivera que des camarades de la même ville ne sauront pas qu’ils appartenaient au même réseau.

Certains arrêtés, torturés et déportés comme Pierret ou Pingal ne parleront jamais. Ce ne sera d’ailleurs qu’avec le début du printemps 1944 que lui parviendront enfin le plan d’action avec ses objectifs à atteindre et les moyens envisageables, par les responsables de l’Armée Secrète en liaison avec Londres.

Les plans à appliquer le seront avec l’arrivée des troupes alliées. En ce début 1944, alors qu’il est encore aussi discret que possible à Villecerf et sa région, pour bien privilégier ses autres missions, très peu savent qui il est et quel est son grade réel dans la Résistance.

De même, s’il a pu identifier la plupart des organisations locales, et en particulier celle du capitaine Gaillardon à Souppes sur Loing, il restera par sécurité avec eux et dans les deux sens, dans des termes aussi distants que possible, sachant qu’il ne fallait être connu et ne connaître que pour des raisons d’absolues nécessités.

Ainsi, il ne prendra contact avec l’essentiel Gaillardon et ne lui demandera son aide que lorsque les parachutages auront été décidés, organisés et planifiés par la logistique anglaise, et que la coordination sur le terrain sera devenue nécessaire.

Il apportera alors ses compétences et son expérience. De même, par ces cloisonnements, il ne connaîtra pas certaines autres organisations, qui elles de leur côté n’auront jamais connaissance de la sienne.

Avec la perspective de la percée des Américains, la région de Nemours et celle de Montereau -Moret devenaient alors stratégiques tant pour le dispositif allié qui pouvait envisager de contourner Paris par le sud, que par la situation et les mouvements de retraite des troupes allemandes. Des parachutages auront donc à être organisés, car le temps était enfin venu de pouvoir armer les Résistants.

Les localisations judicieusement préparées depuis longtemps s’imposaient d’elles-mêmes : L’arrière-pays des villes de Nemours, Moret , Montereau, là où l’endroit assurait le plus de sécurité tant pour les armes que pour ceux qui étaient désignés pour les réceptionner puis les distribuer.

La quinzaine de parachutages planifiée par les anglais sera réussie entre la fin juin et le début août 1944

Les parachutages du Pimard

Londres avait arrêté la date du 14 juillet pour le largage de trois tonnes et demie d’armes et de munitions, par deux avions qui devaient passer sur la drop-zone choisie entre 23 heures et une heure du matin dans la nuit du 14 au 15 juillet.

Sa cravate est bleue, le message le confirmant à Michel, est diffusé en clair dès le 12 au matin. Le lieu choisi sera un champ du lieudit le Bois-Brûlé, le point limite des trois communes de Villecerf, Villemer et Dormelles, large espace encadré par des boqueteaux bien boisés, qui permettront aux feux de balisage d’être facilement vus du ciel, sans qu’ils ne puissent se voir du sol, surtout par d’éventuels passants de la route Départementale 218 Moret à Lorrez -le -Bocage par Villecerf.

Le Bois Brûlé est à quelques centaines de mètres des rares habitations et des deux fermes du petit hameau du Pimard où résident les deux frères cultivateurs Clotaire et Emile Noudeau.

Le Pimard, c’est l’extrémité nord du parc de Saint Ange, d’où l’on peut aller directement et en toute sécurité, par de nombreuses allées.

Entre ce modeste hameau du Pimard, et le Bois Brûlé, les ruines d’une petite maison, autrefois l’habitation du garde du parc de Saint Ange, jusqu’à sa destruction par les prussiens en 1871. Cette nuit du 14 juillet avance.

Certains disent avoir entendu les deux avions, mais ils ne se présentent pas sur le site. A trois heures du matin, il faut tenir que le jour va se lever, l’ordre est donné de suspendre l’opération et à ses acteurs de rentrer chez eux. Les feux de balisage sont éteints.

Carles organise le retour des « morétains », les Noudeau celui des locaux.

Le 23 juillet au matin, Londres fait diffuser à nouveau le message radio. « Sa Cravate est Bleue ». Annonçant à Michel, le nouvel essai pour le 25 juillet.

Michel,le capitaine de Roys, fait informer Jean Carles que le parachutage maintenu aura lieu le soir même vers 22 heures.

Les ordres étant donnés, Carles et les participants vont arriver comme cela avait été prévu, et se regrouper dans le parc de Saint Ange d’abord, puis à la nuit tombée dans la ferme d’Emile Noudeau.

Les bûchers de bois préparés pour faire les feux de balise sont prêts à côté des trous déjà creusés pour recueillir ensuite les braises et les cendres.

Ordre est donné de les allumer vers 21H30. A 22 heures l’avion, un seul avion se présente, et après un premier passage en faible cercle, parachute ses containers en un seul lancer avant que de disparaître dans la nuit vers le sud.

Les hommes, une dizaine, dirigés par les frères Noudeau vont s’affairer immédiatement ; dans une première étape les 10 containers sont comptés. Une fois ouverts, ils sont vidés de leur contenu. Un premier groupe convoie les containers avec leurs parachutes et les entrepose dans la cave reconnue de la maison de garde en ruine.

Une fois la totalité cachée dans cette cave, les pierres d’un des murs seront éboulées avec des gravats pour définitivement les dissimuler.

L’inventaire du contenu des containers est fait : Fusils-mitrailleurs Bren, mitraillettes Sten, pistolets Webley – Westley, munitions, explosifs et grenades. De l’argent aussi, billets de banque et pièces d’or.

L’urgence est donc qu’avant le lever du jour, tout cet armement soit mis à l’abri, sans laisser de traces. Le premier lieu d’entreposage a été fixé dans les lierres du mur de clôture qui sépare le parc de Saint Ange de ce que l’on appelle le petit parc, et qui en réalité est le côté sud boisé d’arbres rares du jardin attenant à la maison.

Pour ne pas laisser de traces, les hommes brancarderont à bras ou à brouette depuis le champ du bois brûlé, jusqu’à l’arrière de la ferme de Clotaire Noudeau, les deux à trois tonnes de matériel, qui seront ensuite chargées sur une charrette à cheval, pour être amenées sur une distance d’un kilomètre et demi, par les allées du parc, au lieu même de leur entreposage. Les « Morétains » pouvaient rentrer.

Une par une elles seront soigneusement cachées sous les lierres du mur, côte parc.

Quant aux caissettes de munitions, des espaces entres les grandes roches de la futaie- plaine ou des anciens trous de meules de charbon de bois feront l’affaire.

Cet exténuant travail sera assuré par les Noudeau aidés de Carles et des locaux soigneusement choisis pour d’évidentes raisons de sécurité, par le capitaine de Roys.

Dans ce petit groupe, une toute jeune fille, la filleule d’Emond Dupray arrêté et déporté en 1943, Marguerite Pelletier.

Comment cela est-il arrivé, personne ne le saura jamais, mais dès le 28 au matin, la rumeur se répand à Moret et arrive aux oreilles de Carles, qu’un parachutage aurait eu lieu à Villecerf. La gendarmerie allemande a installé aussitôt des barrages tout autour de Moret et surtout sur toutes les routes qui partent de Villecerf.

Ils viennent à Saint Ange fouiller les bâtiments des fermes et les souterrains, et bien sûr n’y trouvent rien. Mais l’alerte est donnée, et les armes sont nécessaires.

Elles doivent parvenir à destination. Le capitaine de Roys va donc prendre les décisions suivantes : Le 30 juillet, tôt au matin, un tombereau attelé à un cheval est chargé de bois de chauffage et de bourrées camouflant la grande majorité des armes et des munitions qui étaient stockées dans le parc.

Il sera conduit par Raymond Noudeau, fils de Clotaire alors âgé de 16 ans, dont on se sert de la jeunesse.

Raymond Noudeau ne sait pas autre chose sinon qu’il doit conduire ce chargement de bois, d’abord à Moret, chez Maurice Viratelle le fleuriste de la rue du Champ de Mars ensuite chez Maurice Leblanc au 63 de la rue Victor Hugo à Veneux- les – Sablons.

Bien sûr, et à son insu, le chargement conduit par Raymond Noudeau sera, en permanence, habilement surveillé par des éclaireurs : Plateau et Leblanc, et avec angoisse lorsqu’il aura à franchir les deux barrages allemands établis au long de son parcours.

Ce même 30 juillet, la mission terminée Carles pourra apprendre à Defontenay que le capitaine de Roys l’a nommé chef de section permanent des trois groupes qui constituent le groupement Moret – Veneux.

L’arrestation

Chaque fois qu’un parachutage réussi venait à leur connaissance, les allemands agissaient pour arrêter leurs acteurs ou leurs responsables, à défaut de pouvoir récupérer les armes. Ainsi Wilhelm Korf, le bras droit depuis 1941 des commandants du S .D. allemand en Seine et Marne, ira-t-il en personne le 24 juillet massacrer les oblats de la Brosse Montceau, après le parachutage réussi du 18 juillet 1944. Le lendemain du massacre, le docteur Georges Luthereau ira sortir un par un du puits où les S.S. les avaient jetés les corps des malheureux moines assasinés.

Comme toujours les allemands et leurs contacts locaux, à défaut de savoir où avait eu lieu le parachutage du 25 juillet, l’avaient à peu près localisé au sud de Moret, par le bruit des moteurs d’avion, bruit que la nuit amplifie toujours.

Villecerf et sa région leur apparaissait être le lieu probable. Ce parachutage « au sud de Moret » leur est confirmé par plusieurs informations de diverses sources. Aussi la direction du SD de Melun donne l’ordre à ses agents d’aller activer leurs habituels informateurs.

Il y en avait hélas plusieurs à Villecerf, bien connus pour cela et depuis longtemps. Les dénonciations à Melun ont dû être cette fois de qualité, car il est décidé d’envoyer deux agents de la gestapo en civil à Villecerf où ils arrivent le 27 juillet.

L’un deux est un alsacien.

Ils s’établissent dans la maison de l’un de leurs informateurs et commencent à mener grand train dans les bistrots du village, dans l’espoir qu’en faisant boire les clients voire les patrons, ils les feraient parler, leur apprenant ainsi le lieu du parachutage, celui de la cachette des armes, comme les noms des réceptionnaires.

Deux à trois jours se succèdent, les deux civils allemands restant en permanence à Villecerf sauf pour aller rendre compte à Fontainebleau.

Bien sûr, ils ne peuvent pas ne pas apprendre que le marquis de Roys qui vit au château, est un ancien officier, qu’il est donc nécessairement de l’autre côté…. !

N’a-t-il pas été déjà plusieurs fois dénoncé à Fontainebleau et à Melun ?

Saint Ange regorge de souterrains et de cachettes, c’est un lieu idéal pour entreposer les armes.

Mais ces fameux souterrains ont déjà été fouillés méticuleusement plusieurs fois depuis 1943 et les premiers parachutages par la Feldgendarmerie dans le cadre de précédentes dénonciations. Rien n’y a été trouvé, lors de la dernière fouille effectuée en présence du marquis, qui s’est révélé être un paisible forestier. Rapport de tout cela a été fait et transmis au major Korf à Melun mais aussi à Paris.

Les informateurs habituels donnent les habituelles dénonciations sans preuves, et les villecerfois qui ne savent rien, ne peuvent donc rien dire, d’autant qu’avec une prudence de bon aloi, le capitaine de Roys n’aura recruté aucun villecerfois, et qu’aucun des villageois n’aura appartenu à une quelconque organisation de Résistance.

Toutefois la Feldgendarmerie est requise de fouiller les bois de la Montagne de Train et ses dépôts de pavés de grès. Le résultat est négatif mais fait monter la pression. Melun et Fontainebleau s’impatientent. Les armes doivent être impérativement retrouvées et les coupables arrêtés. Une nouvelle dénonciation, peut être cette fois venue de Paris, va donc faire organiser une opération tout à fait inhabituelle, au regard de situations similaires précédentes, par son envergure et sa manière.

Au matin du 2 août 1944, le marquis de Roys comme à son habitude est le premier levé. Il ne peut s’empêcher de pressentir que cette journée n’est pas comme d’habitude, mais rien ne vient le lui confirmer. Il part alors vers le parc, faire sa tournée du matin, rentre déjeuner, et repart vaquer à d’autres occupations.

L’après-midi avance, il est environ 3 heures, trois heures trente. C’est alors qu’il entend très au loin des inhabituels bruits de camions et de motos. Il voit les allemands s’approchant de Saint Ange. Il comprend, il est certain que c’est pour lui. Sa décision est vite prise, car il sait qu’il n’a pas d’autre choix que de se cacher dans un endroit à la fois sûr et proche.

Aussi par le haut de la maison, le petit parc, il gagne le bâtiment de la bouverie de la ferme attenante, d’où il sait qu’on n’ira jamais le chercher là.

Du haut de la charpente où il s’est commodément installé, il peut observer tout ce qui se passe, depuis la route de Villecerf, dans la cour de la ferme et une grande partie de Saint Ange. Il peut aussi, en revenant le long du mur du petit parc, se déplacer sans trop de risques, et de là entendre des conversations. Les Allemands sont venus avec deux camions et des voitures. Un camion va stationner à la grille de l’entrée principale, l’autre aller plus loin.

Les allemands en descendent, un groupe remonte l’allée qui accède à la ferme, l’autre entre dans Saint Ange par l’allée de pavés. Ils marchent lentement, observant tout. Ceux qui sont entrés dans la cour de la ferme, commencent à poser en mauvais français des questions aux fermiers, les époux Raoul et Léone Cotelle et à leurs charretiers. Ont-ils vu, attendant derrière le petit portillon qui va de la ferme à Saint Ange, deux des enfants, Richard et Béatrice de Roys alors âgés de 7 et 6 ans, qui les observent étonnés derrière les barreaux ?

L’autre groupe qui est entré directement au château, observe, compte et interroge tout ce qui est visible et peut composer la maisonnée. Ils reconnaissent avec soin les lieux, regardent les chemins d’accès. Ils montent le grand escalier d’accès à la terrasse, d’où la marquise de Roys qui a fait rentrer tout son monde dans la maison, les observait.

Que se passe-t-il ? Certains allemands tentent de l’encercler ! Pour la capturer. ! au fur et à mesure qu’ils s’avancent, lentement d’ailleurs, elle s’éloigne avec la même lenteur, et un moment, ils s’arrêtent, redescendent l’escalier puis regagnent leurs véhicules, où les attendent ceux qui avaient inspecté la ferme. Ils démarrent en direction de Villecerf ; le soir va tomber, relativement tard en ce mois d’août. A la nuit tombante le marquis de Roys revient et s’isole avec sa femme, avant que les adultes, ayant couché et embrassé les enfants, entrent dans la salle à manger pour le dîner.

La nuit est maintenant tombée. Tous sont allés se coucher, certains inquiets de ces événements de la journée que le marquis de Roys s’est efforcé de tempérer avec son calme et son autorité habituelle. En son for intérieur, il sait que si quelque chose arrive, il ne pourra pas mettre en oeuvre ce qu’il a depuis longtemps préparé avec soin, l’évasion de toute la maisonnée par le parc et les Grands Bois, où un stock d’essence a été constitué pour approvisionner les véhicules nécessaires. Extinction des feux, la maison s’est endormie.

Elle est brutalement réveillée en pleine nuit par les aboiements des chiens, dont celui de Tobrouk le bas-rouge attaché au pied de l’escalier. Ce sont les allemands en force, une vingtaine sinon plus, qui encerclent toutes les issues de la maison et frappent à la porte d’entrée.

Le marquis de Roys, ayant passé une robe de chambre vient leur ouvrir. Il pense alors que personne de Villecerf où tous les nombreux véhicules allemands se sont regroupés, et ont embarqué leurs guides avant que de se séparer pour encercler le site, personne pendant ce long moment n’aura pensé ou pu le prévenir ou le faire prévenir.

Leur chef, qui n’est pas le major SS Korf qui aurait alors été reconnu par le marquis ou la marquise de Roys qui le connaissaient de vue, est certainement Büge le responsable du SD de Melun, sinon un major venu pour cela de Paris. Il demande en allemand à visiter la maison, chaque pièce de la maison une par une.

Le marquis de Roys va l’accompagner, pendant qu’un SS alsacien, reconnaissable à son accent, va rester en faction dans la chambre de sa femme.

Chaque pièce est inspectée par le major suivi de ses deux gardes armés. Il s’assure en regardant les dormeurs que ce sont bien là les enfants et les adultes de la maisonnée dont certainement il a dû connaître l’effectif.

Le marquis de Roys s’inquiète lorsqu’il lui faut ouvrir la porte de la chambre où dorment Midia-Estèra la réfugiée juive au si fort accent polonais et sa petite fille Janette. Pourvu que ces femmes ne parlent pas.. !!

Pour cette seule chambre, il entrera le premier, passant vivement devant le Major. Dans le même temps, il approche le quinquet de sa bouche pour qu’on voit bien sa figure et avec ses lèvres fait « chut ». Miracle ! Midia comprend et alors qu’elle est éveillée, elle va simuler un profond sommeil. Les allemands quittent la pièce, et vont à la suivante… La maison inspectée, le major gagne la chambre du marquis de Roys, et lui indique de se préparer à le suivre. C’est l’arrestation. En réponse, il demande à rester seul avec sa femme quelques instants pour lui dire Adieu. Le Major accepte mais exige que le SS reste en faction devant la fenêtre. Au plus tournera t’il à moitié le dos quand ils s’habilleront. La marquise de Roys ne dira jamais ce qu’auront été les derniers mots de son mari, ni les siens. Peut-être et tout simplement ne se sont-ils rien dit tant leur proximité était grande. Le temps accordé est passé, la porte s’ouvre, le major vient chercher le capitaine de Roys. Ce dernier est assis dans la bergère à gauche de la cheminée. Sa femme se tient près de lui face à la cheminée dans l’autre bergère.

Devant eux, une petite table avec un cendrier. Le marquis de Roys a joint ses mains, et fait glisser de son doigt la lourde chevalière familiale qui ne l’a jamais quitté. Il l’enferme dans sa main droite qu’il ferme doucement.

Avec un geste infiniment lent, il approche sa main fermée de la main gauche ouverte de sa femme, fait que celle-ci recouvre son poing. Inclinant légèrement le buste vers la cheminée, il s’approche de sa femme, place son poing fermé sous sa main, et conduit leurs deux mains au-dessus de la petite table. Lorsque son poing fermé couvre le cendrier, il l’ouvre et replace sa main alors largement ouverte au-dessus de celle de sa femme. La chevalière, ce si fort symbole familial, est sauvée.

Et, avec un dernier sourire, il se lève et la quitte avec les yeux.

La marquise de Roys ne reverra plus jamais son mari. Deux jours plus tard, au soir du 6 août elle distribuera les armes restées à Saint Ange aux responsables et aux hommes du réseau de Moret, réunis par Carles : Plateau, Florent, Auroy et Leblanc. Ce même soir plus tard, vers 22 heures trente, Carles et le groupe ayant traversé le parc de Saint Ange, retrouveront au Pimard, leur nouveau commandant qui les y attendait. Le Service continuait.

Jérôme de ROYS

René de Roys – Chapitre IV – Le Déporté – Premiere partie

I° partie « de Fresnes à Dora »

15 août 1944 : Départ de Fresnes

En montant dans la voiture du major allemand, qui attend moteur en marche au pied de l’escalier de Saint Ange, le marquis de Roys, sa légère valise de cuir à la main, sa canne de l’autre, s’il ne sait pas où il va être conduit, sait que tout commencera par un interrogatoire. Il y a réfléchi depuis longtemps, et s’il redoute ces moments, il est prêt. En grand chrétien qu’il est, il a demandé demander à Dieu et à la Vierge Marie, le courage et la vertu nécessaires pour passer cette épreuve. L’automobile s’élance, descend lentement l’allée de pavés, franchit la grille,où elle retrouve les camions où la troupe s’est regroupée,auxquels elle donne le signal du retour et s’éloigne.

Rien n’a pu être ensuite formellement établi aujourd’hui malgré certains témoignages indirects, souvent partiels ou contradictoires des heures qui se succèdent et vont suivre. Nous ne pouvons que présumer du nom du major allemand qui a dirigé l’arrestation, vraisemblablement le Major Büge du S.D de Melun. La seule certitude étant que ce n’était pas Korff, le boucher de la Brosse Montceaux ; On sait cependant qu’il n’est pas conduit à la prison de Fontainebleau, sinon le livre d’écrou qui a été conservé, l’aurait inscrit dans sa rubrique « entrée » puis « sortie », de même pour le siège de la Kommandantur de Melun. A-t-il été conduit directement à Fresnes,cela parait improbable. C’est donc très certainement à la Gestapo de l’Avenue Foch ou à celle de la rue Lauriston. Mais aucun document définitif n’a pu l’établir ,ni surtout établir comment s’est déroulé cet interrogatoire,s’il a été torturé, et combien de temps il y est resté dans cette situation,avant que d’être conduit à la prison de Fresnes. Malgré le peu d‘effectif qu’ils y consacraient,le S.D. allemand de Seine et Marne était particulièrement bien renseigné sur la Résistance et ceux qui en faisaient partie. La délation n’avait hélas guère besoin d’être encouragée, elle avait été quotidienne et systématique,pas une ville, peu de village y auront échappé. Si bien que ce qui intéressait les allemands en ce mois d’août 1944, alors que les alliés n’étaient qu’à quelques kilomètres, c’était avant tout de savoir comment récupérer les armes plus que tout autre sujet.

Il va donc se passer 12 jours entre le départ au petit matin du 3 août et le départ de Fresnes du 15 août 1944,sur lesquels,nous ne savons quasiment rien.

Au petit matin de ce 15 août,les lourdes grilles puis les portes de la prison de Fresnes claquent faisant tout résonner dans ses longs couloirs de pierre, bruits traînards des sabots de certains détenus, bruits lourds des galoches des gardiens, bruits raides des bottes des soldats allemands. Les détenus sont particulièrement nerveux sinon angoissés comme s’ils pressentaient quelque choses d’effrayant. Certains chantent, d’autres hurlent,d’autres enfin sont prostrés, attendant à chaque instant d’être fusillés, d’autant que des coups de feu s’entendant à proximité de la prison. De l’insulte et l’invective à la supplication ,des pleurs de l’angoisse à la crise de nerfs,de l’autorité naturelle de ceux qui se révèlent des chefs, à la silencieuse prière chrétienne, tout le cortège des comportements s’exprime en désordre et en une infinie diversité.

Le capitaine de Roys est parvenu à établir et à organiser un petit groupe avec des camarades d’autres cellules. Ensembles, ils tiennent à montrer l’exemple. ils sont quatre qui ne vont plus se quitter jusqu’à la destination finale : Un normand devenu savoyard, le commandant de réserve Emile Roudey qui est quasiment du même âge, né en septembre 1898 à Louviers, un parisien un peu plus jeune Pierre Rolandey qui aura 41 ans dans dix jours, enfin le « petit jeune », le gamin , le nivernais Georges Reynaud qui vient tout juste de fêter ses 21 ans.

Il faut attendre midi, la chaleur forte qui s’est établie dans les bâtiments, pour que l’ordre soit donné de sortir des cellules et de regrouper le prisonniers dans la cour. Un alignement de camions, bâchés ou débâchés avec leurs ridelles en bois va encadrer les autobus réquisitionnés qui attendent,moteur en marche. Sur tous le pourtour des quatre coins de l’espace,des fusils mitrailleurs braqués depuis la porte de sortie du bâtiment accompagnent le trajet des prisonniers jusqu’aux véhicules. Celles des femmes qui sont restées dans la prison chantent la Marseillaise pour accompagner les hommes qui partent

Il faudra plus d’une heure pour que le convoi soit enfin prêt au départ .Le capitaine de Roys assis sur la banquette d’un autobus parisien avec ses 4 compagnons, en profite pour prendre son stylo plume qu’il a pu encore conserver ,et de sa belle écriture énergique, il va écrire un dernier message, concis,clair, exhaustif. Il sait, en pleine confiance, qu’il pourra le faire parvenir par quelqu’un lors du trajet vers cette destination qu’ils ignorent encore.

« 15.08.44

Envoyer ce mot

Geoffroy – 3 rue de l’Université

Paris

Comm. ROLANDEY, 22 bis Avenue Bertholet, Annecy

ROULEY,Emile,17 Impasse Saint Germain, Louviers Eure

RAYNAUD Georges 15 rue de la Comète 7°

René de ROYS !

Quittent la prison de Fresnes pour destination encore inconnue

Mais pleins d’espoir

Moral superbe

R.

Merci ! »

Pourquoi ne pas avoir un excellent moral, lorsque l’on sait que les américains sont quasiment arrivés, éclairés par la Résistance aux portes de Paris. « Radio Fresnes », la rumeur qui circule en permanence dans la prison, a même confirmé en ce matin du 15 août 1944 que les américains ont franchi la Seine, et ne sont plus qu’a quelques dizaines de kilomètres. Dès lors où les allemands ne massacrent pas les prisonniers, la libération est proche.

Les allemands, ce ne sont plus les vieux soldats qui réglaient le quotidien de la prison, particulièrement nerveux et fébriles ont sorti leurs matraques. Ils invectivent sans cesse, hurlent, frappent à coups de crosses ceux qui n’obtempèrent pas assez vite, comme si toute cette violence, tout ce bruit allait organiser plus rapidement la mise en place. Enfin, alors qu’un soleil de plomb est tombé sur la cour de Fresnes, la lourde porte de la prison est ouverte et le convoi peut s’ébranler lentement, camions et autobus s’alternant, précédés ou suivis de leurs véhicules d’accompagnement, voitures, motos, side-car.

Dans chaque autobus, au plus trois SS l’arme à la bretelle debout sur la plate- forme regardent indifférents ; Quelle cible facile, si la Résistance voulait attaquer. !! Très certainement, chacun doit en rêver.

La banlieue est traversée. Le convoi arrive à faible vitesse à la porte d’Orléans, traverse Paris par l’Observatoire, le boulevard Saint Michel, au bas duquel il s’arrête un instant pour se recaler avant de traverser la Seine. Les prisonniers peuvent alors observer les parisiens assis insouciants comme en vacances, aux terrasses de cafés qui les regardent dans la stupéfaction totale.

Est-ce à ce moment-là que signe sera fait à un passant et le papier roulé contenant le message du capitaine de Roys, jeté avec adresse et ramassé. C’est, ce sera son dernier message direct.

Le convoi repart, traverse la Seine et remonte vers la gare de l’Est pour enfin arriver à la gare de Pantin la destination fixée, où il s’arrête lentement vers l’arrière de l’esplanade d’arrivée

Les passagers souvent ankylosés, leur valise à la main descendent dans la précipitation. Ils sont placés en colonne de trois ou de cinq. D’un côté les soldats âgés de la Wehrmacht, le fusil à l’épaule, de l’autre la troupe SS, la matraque à la main.

Comptés et recomptés, ils sont finalement regroupés de long d’un quai d’embarquement au dernier loin de la gare des marchandises, là où les voies forment déjà une légère courbe . Le train est là : 32 wagons à bestiaux et une locomotive ;

A son avant et l’arrière des wagons plats portant des batteries de mitrailleuses et des affûts anti- aériens, ensuite un wagon à passagers pour les gardiens et soldats allemands. Entre les deux les wagons de marchandises dits « 8 chevaux en long et 40 hommes »

Puis approchés du quai où les attendent les wagons à bestiaux ;

Aucun employé français dans l’espace visible. Par de là les uniformes, les mitraillettes des SS et les fusils des soldats, ce sont des cheminots allemands reconnaissables à leur costumes uniformes bleu et leur casquette plate frappé à l’insigne de la Reichbahn qui s’affairent autour du convoi en cours de formation

Les prisonniers ignoraient bien sûr que des négociations étaient en cours entre le consul de Suède Nordling et l’autorité militaire allemande, pour atténuer les brutalités et la sauvagerie des convois en espérant surtout pouvoir faire cesser enfin les convois vers l’Allemagne. En ce 15 août, elles n’auront apporté qu’un seul résultat : Au lieu d’être entassés à plus de 120 ou 150 comme lors des précédents convois, les prisonniers, hommes et femmes séparées, seront environ 80 par wagon, ces fameux 8+40.

Il est quinze heures, l’embarquement des prisonniers commence : Les 800 de Fresnes occupent les wagons au centre du convoi, ceux venus de Romainville sont arrivés un peu avant à la gare de Pantin, où ils ont retrouvé quelques prisonniers venus de la prison du Cherche Midi

Les femmes de Fresnes et de Romainville seront regroupées à l’arrière du quai en face des derniers wagons de queue.

Les wagons sont nus. Une médiocre lucarne éclaire le peu de paille qui recouvre les planches mal rabotées du plancher. Pas de couverture bien sûr, pas de lavabos ni de toilettes, un bidon de tôle placé au centre fera office de tinette pour la durée du voyage. Et il règne déjà une chaleur éprouvante dans ces wagons. La chaleur s’y est emmagasinée, malgré la large porte coulissante largement ouverte. Peu après 14 heures et une attente qui a paru interminable sur le quai, l’ordre et donné d’embarquer. C’est alors une bousculade, car les prisonniers ont eu le temps de comprendre le nombre qu’ils seraient, et c’est à qui sera le premier pour trouver une place à l’appui d’une des 4 cloisons. Devant chaque porte restée ouverte, deux sentinelles allemandes montent une garde vigilante. Les prisonniers n’ont encore rien bu depuis le départ de leur cellule.

Au milieu de l’après-midi, un va et vient s’organise : C’est la Croix Rouge, avec ses infirmières souriantes portant le brassard blanc frappé de la croix rouge de leur fonction. Elles leur apportent d’abord à boire, puis chaque prisonnier reçoit alors une boule de pain et une boite de conserve. Ceux qui ont de la chance reçoivent en plus un colis individuel de trois kilos, qui contient confiture sucre, pain d’épice, crème de gruyère. Dans l’après-midi un autre train est organisé sur une voie parallèle, où ils peuvent voir l’embarquement de français de la Milice et de nombre de ces fameuses « souris grises » les auxiliaires de la Wehrmacht.

Les portes des wagons vont rester ouvertes. Ceux qui leur font face commencent à se fatiguer, mais ne peuvent ni s’asseoir ni s’adosser durablement autrement que sur un camarade. Le soir arrive, avec lui une certaine fraîcheur. A la nuit tombée et avec elle une certaine angoisse va s’établir. Le train est toujours immobile. A 23 heures trente l’ordre est donné de fermer les portes des wagons.

Ce mardi 15 août 1944, il est 23 heures cinquante, le train s’ébranle, le convoi, celui qui sera plus tard baptisé « le dernier convoi » chargé des 2.400 détenus de la prison de Fresnes et du fort de Romainville est parti. Certains détenus verront encore les aiguilles de l’horloge de la gare marquer minuit. Le convoi va rouler avec une extrême lenteur toute la nuit, avant qu’il ne s’arrête juste avant la levée du jour dans le tunnel de Nanteuil qui précède la départementale 402 et le pont ferroviaire de Nanteuil qui franchit la Marne entre Nanteuil et Saâcy. C’est encore la nuit. Dans le tunnel, où les allemands ont arrêté le train à dessein, puisque le convoi ne peut aller plus loin, c’est une attente angoissée : Le pont ferroviaire de Nanteuil – sur – Marne, après de nombreux bombardements est définitivement hors service après le dernier du 8 août, qui a détruit le tablier mais surtout deux des arches de pierre.

Après une longue attente, la matinée largement avancée, les allemands ouvrent les portes des wagons de tête, et font descendre sous bonne garde une première partie des prisonniers, wagon par wagon. Ils les font sortir par l’avant du tunnel. Attendant déjà sur le ballast, un nombre important de miliciens de civils allemands, et des « souris grise » s’affairent autour de bagages et de caisses qu’ils doivent descendre des wagons où se tenaient les allemands. Les SS et les soldats allemands intiment alors brutalement aux prisonniers français l’ordre de porter à bras tout cet attirail de caisses et de bagages, qui accompagnait leurs civils. Ce premier groupe de prisonniers va marcher plusieurs kilomètres jusqu’au pont routier de Nanteuil, qu’ils vont traverser pour rejoindre la gare. Le train se remet alors en marche vers l’arrière et va refranchir le pont de Courcelles, puis s’arrêter. Tous les autres prisonniers restants en descendent. Ils occupent le ballast. Divisés en trois groupes, ils vont passer la Marne par le pont de Méry, où de la ils auront à effectuer une marche d’environ 6 kilomètres vers la gare de Nanteuil Saacy où un autre train les attend. Certains profiteront de ce trajet pour tenter avec succès de s’évader, d’autres seront repris. Des scènes terribles vont se produire, les prisonniers souvent faibles ou âgés devant porter de lourdes caisses, alors qu’ils n’en avaient pas la force, d’autre avaient peine à marcher. Tout cela sans manger, sans boire, sauf si le hasard leur faisait rencontrer un villageois prêt à prendre le risque de les réconforter d’un peu d’eau ou d’un morceau de pain ou de chocolat

Fusionné avec un autre train, le convoi repartira au soir et n’arrivera à Nancy qu’au matin du 18 août. Entre le transbordement de Nanteuil Saacy avec ses tentatives d’évasion sauvagement réprimées, les conditions abominables dans certains wagons, c’est déjà une soixantaine de prisonniers qui vont laisser leur vie avant même l’arrivée à destination.

De la frontière à L’arrivée à Buchenwald

19 août 1944

Après Sarrebruck, Frankfort et Erfurt le train s’arrête le 19 août à minuit en gare de Weimar, l’ancienne capitale de la culture allemande celle de Cranach, de Goethe, de Schiller et de Czerny. Le convoi est alors divisé : Les wagons qui transportaient les femmes sont découplés. Ils repartiront, dès la fin de la manœuvre, pour Ravensbruck, par Halle et Berlin : Ce seront les 665 femmes des matricules 57.000. Pendant cette courte manœuvre, malgré ces journées de souffrance passées, wagon après wagon les voix de femmes s’élèvent dans cette première nuit allemande sans aucune étoile. Elles entonnent le chant des Adieux : « Ce n’est qu’un au revoir mes frères… » Extraordinaire situation d’entendre toutes ces femmes, Résistantes, militantes communistes, juives ou athées, reprendre toutes ensemble le vieux chant du scoutisme français.

Le train des hommes repart dans la nuit. 106 heures interminables de roulage et d’arrêts, de soif et de faim, de sommeil et de gène, d’angoisse et déjà de mort se seront écoulées lorsqu’il arrive à son terminus de Buchenwald dans le petit matin de ce bel été thuringeois.

Un dernier craquement des freins qui crissent en se serrant, des sifflements hoquetant des jets de vapeur, une très lente approche et il stoppe au milieu de la gare. Le silence est total, comme si un pressentiment s’était emparé des prisonniers.

Au petit matin du 20 août 1944, les portes s’ouvrent.

Sur le quai ce ne sont plus les mêmes soldats. Ce sont d’abord les chiens, chiens loups menaçants et féroces tenus au près par des laisses courtes. Les fusils ne sont portés que pour distribuer des coups de crosse sans aucun avertissement. Les ordres sont donnés forts et courts : « Heraus.. !! Linie.. !! ». Pas un seul des prisonniers ne va les contredire ou même tenter de ne pas les suivre strictement. Les morts de cet interminable trajet, sont débarqués des wagons et jetés pèle mêle sur la remorque d’un camion qui attend, moteur tournant, et qui va prendre très vite la route vers l’ouest

Par wagons, wagon après wagon, les hommes sont mis en colonne. Les gardes allemands avec leurs chiens s’intercalent tous les cinquante prisonniers environ. Ils sont par deux, toujours deux par deux avec un chien, du début jusqu’à la queue de ce long cortège où là, il y a un nombre plus important de gardes, prêts à le remonter rapidement, si cela leur apparaît nécessaire. On peut enfin prendre la mesure qu’il est composé de toute la diversité de la famille humaine : Des jeunes, des vieux, des très jeunes des très vieux, des bien habillés, des pauvres bougres, des riches et des pauvres, des faibles, des solides, tous encombrés de paquets, de valises et de sacs.

Et c’est la traversée de la sortie de la ville, où il y a encore des habitants, des enfants surtout, qui viennent l’insulte à la bouche, quand ils ne jettent pas des cailloux, des pommes de pin ou des morceaux de bois. Sur cette longue route droite pavée, l’ombre est donnée par de magnifiques hêtres pourpres, encore dans leur frondaison verte et jaune du plein été. La chaussée est légèrement bombée comme le sont les routes de l’époque. Passés les premiers instants, les kilomètres s’ajoutant, c’est pour un nombre significatif l’effondrement. Beaucoup déjà n’en peuvent plus. Ils trébuchent, tombent, leurs voisins les encouragent, essayent de les aider, les relèvent, mais ils sont immédiatement stoppés par la chiourme SS. Pour l’exemple, les gardes attendent, comme en s’amusant d’un sport malsain, que les premiers prisonniers tombent à l’extérieur de la colonne, pour d’abord les faire reprendre par les chiens qui se jettent sur eux en mordant férocement, jusqu’à ce que leurs maîtres les arrêtent. Les hommes terrorisés, ne comprenant pas encore dans quelle barbare situation ils sont, parviennent encore une fois, deux fois à se relever, mais épuisés quelques centaines de mètres plus loin, s’ils n’ont pas été maintenus par leurs voisins, et s’ils tombent encore, ce sont alors les premiers coups de feu, de fusil, de mitraillette ou même de pistolet ajusté dans la tête si le malheureux est suffisamment proche de son tueur.

L’effroi saisit alors la colonne. Immédiatement la plupart de ceux qui sont forts, de ceux qui sentent qui le sont et peuvent l’être, vont se mettre à l’extérieur des faibles qu’ils vont ainsi s’efforcer de protéger. Et pourtant, la route est si belle, le temps magnifique, l’air à cette fraîcheur des forêts allemandes en été. Le capitaine de Roys aura-t-il alors pu savoir qu’il refaisait le même parcours que celui fait quelques mois plus tôt par son ami le docteur Eugène Moussoir et ses 76 ans…. Moins de deux heures plus tard, alors que l’immense majorité des prisonniers n’avait encore jamais encore marché ni à ce rythme ni sur une telle distance, la troupe approche de l’entrée des bâtiments du camp de Buchenwald

De loin une grande façade, bâtiment en longueur avec en son centre le large porche d’entrée, impose. La hauteur de l’Ettelsberg s’allonge ici en un plateau qui domine la magnifique plaine d’Iéna, où Napoléon avait jadis battu l’armée prussienne.

« Jedem das Seine »

A chacun son dû est fièrement inscrit sur le fronton du porche, qui dès qu’il est franchi, va transformer uniformément tous les prisonniers qu’ils soient résistants, S.T.O, Juifs, droit commun ou autres, en « Häftling », en français des « détenus »

Passés le porche, les 1654 français partis de Fresnes sont parqués sur l’immense place d’appel, où sans information ni subsistance ils vont attendre plusieurs heures.

Enfin fractionnés en petits groupes, ils sont conduits à un premier bâtiment où les Schreiber, les détenus en charge de l’administration, vont leur donner un numéro matricule, à partir duquel leur nom et prénom disparaîtront et qu’ils auront à chaque injonction à devoir clamer en langue allemande de manière compréhensible

Ils vont, vivre la première découverte de l’horreur, descendre le terrain assez pentu du camp entre les vastes rangées blocks des détenus et les baraques des crématoires, vers un premier bâtiment d’accueil où ils vont bientôt vivre après ces dures souffrances, leur première immense humiliation, le « Desinfektionsgebaüde », l’antichambre de la déshumanisation. Dans la première pièce de ce block, la pièce du déshabillage, où ils sont rentrés par groupe de 40 à 50, ils reçoivent brutalement l’ordre de se dévêtir totalement et de mettre sur des planches posées sur des tréteaux leurs objets personnels sans aucune exception, y compris leur alliance. Les gardiens notent le tout scrupuleusement, avant que d’en faire un paquetage. René de ROYS va comme ses camarades devoir laisser son portefeuille avec son argent, ses papiers, ses photos, son stylo, son briquet et son alliance. Il se souvient alors de sa prescience d’avoir pu laisser la chevalière familiale au creux de la main de sa femme à son départ de Saint Ange. Nus, ils sont poussés vers une seconde pièce où ils sont totalement rasés, la tête d’abord cheveux et sourcils mais aussi tous les poils du corps. Ce rasage est douloureux car il se fait à sec, sans la moindre précaution, aussi rapidement que possible, par des prisonniers sans aucune qualification dotés d’outils médiocres, satisfaits d’avoir la planque de faire un travail doux. La surveillance arrogante des Kapos veille à ce que cette besogne soit la plus humiliante possible. L’œuvre de déshumanisation est commencée.

Un médecin est là, qui regarde et note si les prisonniers ont des maladies, sans bien sur en tenir compte. Une courte douche par groupe, puis un par un, ils passent par la décontamination, qui va les doter un temps de cette odeur si caractéristique de grésil que l’on trouvait à la campagne dans les étables que l’on désinfectait : Un bain taré à 1 ou 2 % de créosote, où ils doivent rester plongés 10 à 15 minutes. Une fois sortis de ce bain et sans même pouvoir se sécher ils sont enduits au pinceau de Kubrex, le produit allemand anti – poux. Toujours nus, ils sont alors conduits, après avoir descendu un escalier de béton, à la salle d’habillage où ils reçoivent du « Effektenkammerskapo » l’uniforme rayé du détenu, caleçon, pantalon, veste et un ridicule béret. Ils s’efforcent alors d’essayer de s’échanger les uns les autres les tailles correspondantes. Pas de chaussure ni même d’espadrilles, ils resteront pour le temps pieds nus.

Quand le groupe s’est reconstitué, poussé pas des Kapos vindicatifs ils sont poussés vers le

« Petit camp » dit encore le camp de toile ou camp de quarantaine, établi en contre bas du « Grand Camp » de Buchenwald, dont il est séparé par une clôture de barbelés. Sur le chemin une odeur pestilentielle en ce torride mois d’août : les tinettes qui s’alignent sur des dizaines de mètres en plusieurs rangées : Des simples tranchées dans la terre avec des rambardes en bois de branches coupées, sur lesquelles les détenus peuvent s’agripper. Les baraquements entourés de boue des ancienne écuries taillées pour loger 50 chevaux, vont abriter jusqu’à deux mille hommes. Pour les autres qui n’ont pu y trouver de place, de simples abris de toiles. C’est là que René de Roys les 77.000 vont devoir rester jusqu’au 3 septembre. Malgré cette situation, les contacts et la communication s’établissent en interne comme avec le Grand Camp. Les anciens savent ce qu’il faut penser de Dora ou d’Ellrich ou des autres Kommandos, où ceux qui n’auront pas le passe-droit, seront ensuite transférés. Les solidarités jouent ; Les communistes allemands d’abord puis les français ensuite avaient pu parvenir avec la durée, à force d’intelligence, de persévérance et de tout autre moyen à éliminer de Buchenwald un par un, les plus sadiques et les plus sanguinaires des Kapos, généralement les « verts ». Ils les avaient sortis du camp en s’arrangeant pour les faisant déplacer par des motifs divers ou des complaisances aux SS, dans d’autres camps, parvenant ainsi à prendre seuls une autorité aussi importante qu’essentielle dans la globalité de l’administration et du fonctionnement de Buchenwald. Ils vont ainsi faire avec efficacité, tout leur possible pour « sauver » le maximum de leurs camarades arrivés au petit camp, en organisant leur affectation à Buchenwald. Pour nombre d’entre eux, près de 180, ce sera la possibilité de survie. Hélas pour René de Roys et bien de ses compagnons, la route devait continuer et pour le très grand nombre cette route sera Ellrich.

A la sortie, ils donnent à un sous -officier SS accompagné de deux Kapos au triangle rouge des détenus politiques en allemand leur numéros matricules.

Georges Tanchoux, jeune résistant passé par Fresnes, âgé d’à peine 23 ans, se déclare chauffeur de camion. Il reçoit le matricule 77.721. Le capitaine de Roys passe ensuite, il se nomme avec d’autant plus de dignité que la situation est humiliante : de Roys de Lédignan, René ; activité : Förster, ce qui veut dire Forestier. Est-ce par intuition, il va cacher sa fonction d’officier de cavalerie. Tout cela ne dure que le temps qu’il mémorise son numéro 77.722. Il ne pourra plus maintenant s’appeler autrement. Malheur à celui qui voudrait l’oublier ou ne parviendrait pas à le dire à ses tortionnaires dans la langue allemande à chacune des fois où il doit parler. Il est suivi par Roger Jones, ce dernier qui aura 40 ans dans quelques semaines se déclare lui aussi chauffeur, comme si tous se passaient ce mot, pour échapper à un trop lourd destin.

Le miracle humain se produit. Les français s’organisent, s’entraident encore, s’efforcent d’apprendre de comprendre. Ils parviennent à communiquer avec des détenus soit déportés arrivés avant eux, ou encore qui faisaient partis du même convoi depuis le départ de Fresnes, et de la marche de Buchenwald gare à Buchenwald camp et qu’ils n’avaient pas réussi encore à voir ou revoir. Parmi eux, réconfortante retrouvaille, un personnage exceptionnel, une légende de l’aumônerie de l’armée française, que le capitaine de Roys avait connaissait depuis 1918 et l’hôpital militaire lors de sa blessure de 1918 : L’abbé Georges Hénocque, héros de la première guerre mondiale qu’il avait terminé avec 11 citations et la rosette d’officier de la légion d’honneur avait été nommé aumônier de l’Ecole militaire de Saint – Cyr. Malgré ses 75 ans il avait été arrêté et déporté. René de Roys avait bien cru l’apercevoir dans le train, mais il ne pouvait y croire. A peine entré au petit camp, il va s’efforcer de prendre contact avec lui, car ce prêtre, vaillant parmi les vaillants, met immédiatement sa personne au service de ces nouveaux arrivants, confesse ceux qui le désirent, absout avec tendresse. Il garde dans les tréfonds de son nouvel uniforme rayé, qui vient de remplacer sa soutane, quelques miettes de pain qu’il a consacrera en cachette, toujours prêt à porter le sacrement de communion à celui qui le sollicite. Si cela s’apprend c’est pour l’abbé Georges Hénocque, la mort immédiate. Mais cela pèse peu : il sait que ce sera très certainement pour ses camarades détenus la dernière fois peut être qu’ils pourront recevoir le corps du Christ. Il sera à Buchenwald pour la capitaine de Roys un immense réconfort pendant ces journées de Buchenwald. Il reviendra, et pourra témoigner dans ses émouvants carnets, car son très grand âge le fera survivre à Buchenwald jusqu’en janvier 1945, d’où avant les marches de la mort, ce qui le sauvera, il sera transféré à Dachau.

24 août :

Alors que les détenus du petit camp, dont la première des priorités, pour ceux qui n’en ont pas pu trouver de quoi se chausser de claquettes de bois ou d’assemblages de caoutchouc maintenu par des ficelles et des savates, vont travailler dans la carrière, la matinée est interrompue par le passage d’avion.

Après la première surprise ils sont identifiés : Ce sont des avions amis aux cocardes américaines, mais ces avions viennent non pas pour saluer les détenus mais pour bombarder les usines de matériels d’armement sensibles, entre autre les gyroscopes des VI et V2 ; Au passage suivant, ils vont commencer de déverser des tonnes de bombes qui font s’aplatir les prisonniers comme les allemands soldats, SS ou civils qui n’ont guère d’endroits pour se cacher :300 détenus mourront ce jour-là, mais aussi plus de 600 SS et gardiens.

Les journées vont se suivre dans le strict rythme du camp : Lever avant le jour, à 4 heures 30

Appel sur la place d’appel, retour aux petit camp, médiocre et minimum soupe, travail aux pierres de la carrière ou aux corvées de bois ou aux travaux de clôtures. Le soir, retour sur la place d’appel, parqués par blocks, des heures et des heures sans la moindre raison, jusqu’à ce que les kapos aient fini par trouver le nombre qu’ils veulent trouver, retour au petit camp, et soupe du soir. Les punis du petit camp sont affectés au répugnant travail de vidange des latrines. Cela va durer jusqu’au petit matin du 1° septembre 1944, leur dernier jour à Buchenwald. Il commencera comme chaque jour par l’appel sur l’Appelplatz :

Ce jour-là,cruauté sans raison, ce sera 18 heures debout sur la place d’appel, sans parler autrement que pour dire son numéro matricule en allemand, jusqu’a ce que sa diction en langue allemande soit compréhensible pour les SS. Pour ceux qui n’y arrivent pas, la schlage et les coups de botte jusqu’à ce qu’ils s’écroulent par terre. 18 heures sans boire ni manger, l’appel ne se termine qu’à 23 heures trente. Il sera alors trop tard pour avoir une soupe dans les baraques du Petit Camp : Une journée entière sans la moindre nourriture Dès le petit jour du 2 septembre après la soupe du matin et 300 grammes de pain de méteil, le convoi des déportés prend la route de sa nouvelle destination Dora. Tondus, encore pieds nus pour beaucoup, vêtus de leur maigre costume de toile rayée, leur départ est salué par la musique de la fanfare de l’orchestre du camp sous l’œil cynique des Kapos et des SS, qui après une courte marche les font monter dans des camions. Ils ont laissé derrière eux un certain nombre de leurs camarades de leur convoi qui auront donc la chance de rester à Buchenwald et les 167 aviateurs alliés abattus en survolant la France que les nazis en toute dernière décision avaient fait embarquer dans leur train, mais n’oseront pas conduire vers le lieu de la mort certaine.

Il n’y aura pas de morts cette fois-là de morts durant ce transfert. Aux mêmes endroits les gamins allemands jettent des pierres sur leur passage. A coup de Schlag et de Gummi, les SS les font embarquer dans les camions. Quelques heures plus tard, ils débarquent à la gare de Dora, d’où ils repartent en colonne par cinq vers Dora – camp pour découvrir après une courte marche à pied, l’une des plus grandes et extraordinaires usines souterraines du III° Reich : Un nouvel enfer, celui-là encore plus dur encore plus répugnant.

Depuis la gare de Dora, poussés par les hurlements stridents des Kapos, après être passé devant l’entrée des tunnels et le camp des SS, ils arrivent enfin au camp des détenus : Immédiatement déshabillés, les Kapos les dirigent vers les douches ; A la sortie, des guenilles dépareillées leur sont distribuées. Les pyjamas rayés Buchenwald « de trop belle qualité » leur ont été retirés. Les « Verts » les trafiqueront avec les anciens détenus : Dora c’est l’univers des Verts, ces Kapos dont la couleur du triangle indique qu’ils sont des criminels allemands de droit commun, vermine brutale à qui les SS ont délégué le pouvoir d’autorité. La nuit est tombée, ils sont parqués, sans nourriture ni boisson dans des baraques surpeuplées. Dès l’aube ils devront, après l’appel, partir au travail

Dora ce sera à peine 4 jours d’une nouvelle forme de souffrance, encore plus forte, encore plus permanente, dans des conditions encore plus insupportables, mais qu’il faut cependant supporter. Les anciens du camp, ceux qui sont là depuis le début, la période dont on ne survivait pas, leur racontent, leur montrent cet enfer de Dora, qu’ils appelleront « le cimetière des français. Ils peuvent voir l’entrée des tunnel gardées par les SS et les chiens. Là aussi, malgré la délation, des prêtres viennent à leur devant, les accueillent en portant la parole de Dieu et le corps du Christ. Ils ne donnent pas leur nom, Ils se consacrent à leur saint ministère, en s’efforçant de donner le plus possible à ceux qui n’ont plus rien. Plus le chemin vers la mort s’enfonce dans cette noire barbarie, plus la générosité et l’abnégation de ces hommes de Dieu vient au secours des hommes.

Le 5 septembre, le capitaine de Roys et les 1468 français des 77.000 et 78.000 sont embarqués depuis la gare du camp de Dora, et après une longue attente, dans d’autres camions qui vont emprunter la route, parallèle à la voie de chemin de fer qui traverse Niedersachswerfen, Woffleben, Cleysigngen pour s’arrêter à Ellrich – Gare, leur destination définitive, 12 kilomètres plus loin, le terminus de leur destinée, le camp au redoutable nom de code « ERIC ».

Ils pensaient après les brutalités de Buchenwald et l’enfer de Dora avoir connu et vécu le pire et pourtant: Etienne Lafond – Masurel un des rares à être revenu d’Ellrich, dira bien sobrement en repensant à Dora : « Ce camp, déjà plus sévère que celui de Buchenwald, était pourtant un paradis en comparaison d’Ellrich, camp d’extermination ».

Ils étaient entrés au centre de l’enfer.

Un autre des très rares survivants, Jacques Grandcoin, écrira à son retour en France :

« Buchenwald, Dora, Ellrich :

Si Dora c’était l’enfer pour les camarades de Buchenwald,

Ellrich était considéré comme l’enfer de ceux de Dora »

René de Roys – Chapitre IV – Le Déporté – Deuxieme partie

2° partie :ELLRICH

Les 17 et 18 août 1943, l’aviation alliée, avec plus de 600 avions, avait bombardé le site de Pennemünde où étaient alors concentrés la recherche, le développement et la production des V.1 et des V.2. Les allemands réagirent avec une vitesse exceptionnelle, et décident dès le 26 août 1943, de transférer et d’enterrer, dans le site du massif montagneux du Kohnstein en Thuringe, des usines souterraines pour produire, à l’abri de l’aviation alliée, les activités de fabrication matériels stratégiques et sensibles : Fusées, aviation, oxygène liquide. Ce seront les tunnels A & B et leurs galeries creusés et aménagés par les déportés du camp de Dora, le cimetière des français. Décidé dans une rivalité interne entre Himmler et la SS et Albert Speer et son ministère de l’armement, cet immense programme sera secret et codé. D’où les noms de Mittelraum pour cette région retenue du Sud -Harz et Nord -Thuringe, autour de Nordhausen, de Mittelwerk ou Mittelbau pour les sites des usines et des productions, Dora, Laura, Erich pour les noms des camps et des chantiers.

La Waffen SS, qui a pu s’arroger enfin des compétences qu’elle n’avait jamais encore obtenues pour la production d’armement, va aussi parvenir à se faire assister par l’aviation, la Luftwaffe qui mettra dans tous les camps de concentration des troupes à disposition de la SS. Cette SS va être le grand organisateur de cette deuxième tranche encore plus gigantesque d’implantation d’usines souterraines, rendues nécessaires par le recul des troupes allemandes sur le front de l’est et l’amplification des bombardements anglo-américains à l’ouest.

Le SS Gruppenfuehrer Kammler et son Sonderstab SS, s’appuyant sur les responsables de l’office de l’armement de Pennemünde, Dornberger et Werner von Braun, va, dès mars 1944, entreprendre ces nouveaux chantiers, avec l’implication et pour le compte des majors de l’industrie technologique allemande, Junker, Messerschmitt, AEG, Siemens, I.G Farben .., mais aussi pour des entreprises plus petites, certaines encore en activité aujourd’hui comme Carl Zeiss,Rudolf Glaser, Sauer & Sohn ,… etc. Ce sera, enterré sous le versant nord du massif du Kohnstein, le chantier B.11 alias Zinnstein, à l’est du tunnel A de Dora : 50.000 mètres carrés à creuser aussi vite que possible, dont 30.000 mètres carrés utiles seront déjà terminés pour Noël 1944. Les tunnels et les premières galeries de B.11 accueilleront les trois usines d’ oxygène liquide, de carburants de synthèse et d’aviation. Ce sera aussi le pharaonique B12, alias Kaolin, à l’ouest du tunnel B de Dora avec ses 4 premiers tunnels C,D,E,F, prévus pour 160.000 mètres carrés. B.12 est destiné à la production massive des nouvelles générations d’avions. De l’autre côté de la rivière Zorge qui sépare les vallées enserrées par le Kohnstein et l’Himmelberg, le chantier B.3 prévoit l’établissement d’usines de mécanique. Il faut donc amplifier la construction et le renforcement des équipements ferroviaires et routiers. Tout cela va exiger un immense besoin en main d’œuvre, fourni par l’inépuisable cohorte des déportés de toute l’Europe : Ce seront en premier lieu les déportés du camp de Dora auxquels s’ajouteront plus de 35.000 déportés dans ses nombreux Kommandos, à commencer par les deux plus importants Ellrich et Harzungen, qui vont oeuvrer dans ces sites appelés sous leur nom de code : B3, B11, B12, B13 et B17, où pour la première fois la SS aura l’intégralité de l’autorité et des pouvoirs, avec à ses ordres les soldats de la Luftwaffe comme les civils allemands ouvriers, encadrement technique, chefs de travaux et ingénieurs

Ellrich ,c’est, portée à un niveau encore jamais atteint, la logique opérationnelle du camp de concentration nazi avec sa première finalité: « Vernichtung durch Arbeit », « l’anéantissement de l’homme par le travail ». Ellrich, comme Dora, ne sera pas un camp d’extermination immédiat comme le camp Auschwitz où il s’agissait d’anéantir et de faire disparaître le plus rapidement possible le plus grand nombre, principalement des juifs ; c’est une autre variante de la mort : C’est une mort construite et lente, par le travail, les privations de nourriture et de sommeil au degré le plus extrême, la mort irréversible par la haine, les coups, la violence, par la déshumanisation.

Le camp d’Ellrich, en code Erich, apparaît le 1er mai 1944, quand un premier Kommando venu depuis le camp de Dora entreprend son implantation, derrière la voie ferrée qui longe le sud de la ville d’Ellrich. Durant le premier mois, son effectif débute avec 1000 détenus. Cinq mois plus tard, après l’arrivée du convoi des français du capitaine de Roys, les 76, 77 et 78.000, l’effectif sera porté à son maximum avec près de 8.000 détenus, encadrés par la horde la plus barbare

Comme pour Dora mais par un transfert encore plus systématique des éléments hostiles, Ellrich va servir d’exutoire pour la purification du camp de Buchenwald, que les communistes allemands puis français qui installent jour après jour leur autorité sur la partie de l’administration du camp qu’ils peuvent noyauter, mettent en oeuvre systématiquement. Etant parvenus à infiltrer nombre de postes stratégiques, partout où cela était possible, des cuisines à l’intendance et plus particulièrement ceux de « Lagerschutz »,détenu responsable d’une certaine autorité de police dans le camp, de « Schreiber » ou de certains Stubendienst ou même Stubenälter des Block, c’est à dire d’employés administratifs ou de gradés de baraquement, ils pourront avec beaucoup d’intelligence, de chance aussi, jour après jour, homme par homme parvenir à établir une certaine autorité parallèle à l’autorité nazi, qui ne saura pas s’en apercevoir à temps. Pour y parvenir, ils feront déplacer ,sinon disparaître vers Dora mais surtout vers Ellrich, nombre de Kapos qui ne se prêtaient pas à leur stratégie : Ceux qui étaient la lie de la lie des Kapos, ceux qui se seront fait remarquer par leur brutalité ou leur sadisme seront déplacés vers Ellrich, où ils pourront alors déployer sans opposition tout leur sadisme et leur cruauté.

Avant l’arrivée des français, et ce qui rendra leur condition effroyable, le camp d’Ellrich est doté d’un peuplement totalement hostile aux communistes et aux français. Au tout début du camp, ce sont des tziganes, environ 600, qui sont arrivés le 11 mai, rejoints ensuite par 400 polonais et ukrainiens, eux mêmes suivis début juin 1944 des premiers « zébrés » français, plus de 1000 avec leur voisins belges, les 54.000, qui ne pourront que subir la dictature et la terreur de ceux qui les ont précédés. Le camp d’Ellrich reçoit encore mille autres détenus, cette fois russes et polonais, la série des 56 000. Quelques juifs vont arriver à la mi juin, deux ou trois centaines, déportés de Hongrie. Malgré des arrivées régulières et massives par de nouveaux convois, le camp ne parviendra jamais à augmenter ses effectifs, tant la mortalité y est effroyable: La méticuleuse administration SS en tiendra le compte, notant plus de 10% par mois dès le mois de septembre 1944, près de 20 % par mois pendant les grands froids de l’hiver 1944-1945.

Etabli à la frontière géographique de la Thuringe et de la Basse -Saxe, le camp d’Ellrich s’organise initialement autour des bâtiments abandonnés de l’ancienne plâtrerie locale, les établissements Kohlmann. Toutefois l’organisation SS ne jugera par utile d’écarter du camp en cours d’établissement les autres activités industrielles alors existantes, installées au bord du camp. La partie la plus importante du KZ Erich, avec les baraquements et le camp des détenus, relève de la commune d’Ellrich. Cet espace, à peu près plat, se termine à son sud et à son ouest par une colline, où l’on aperçoit encore les carrières et les départs de galeries. Au pied et au flanc de cette colline seront construits vers l’ouest les casernements des SS, au lieu dit Juliushütte, un écart de la commune circonvoisine de Walkenried. Au centre du camp entre la partie des détenus et celle des SS, un petit étang saumâtre et marécageux, le « Kleiner Pontel », le Petit Pontel.

Trois chemins principaux parcourent le camp: Le chemin nord qui va vers l’ouest, depuis l’entrée jusqu’à l’usine Trinks, qui restera en activité jusqu’à la fin de la guerre. L’usine Trinks emploie un important personnel civil allemand, qui vient chaque jour depuis la ville d’Ellrich y travailler. Ce chemin Nord dessert aussi le casernement des SS, les villas Bergmann, Eichorn et Neumann et au de là le « Haupt Pontel », le Grand Pontel, le second étang vers Walkenried. En second, le chemin central, qui lui aussi part de l’entrée du camp, traverse l’Appelplatz, passe auprès du bâtiment Croix Rouge et des bâtiments SS sud et conduit vers les anciennes carrières et le tunnel. Enfin, le chemin nord -sud, qui délimite le premier camp des détenus des dernières constructions et de l’Appelplatz. Au départ de ce chemin, le bâtiment du « Chef de Poste ».

L’entrée du camp est au nord et se fait par un portail au bout du quai spécial aménagé dans la gare. De l’autre côté de l’entrée, côté ville d’Ellrich, en bordure des voies, l’usine Rabe de machines agricoles, les villas Müllges et Engelmann, encadrent la baraque à signaux de la Reichbahn, la gare d’Ellrich. Le camp couvre une étendue d’environ 20 hectares, dont seule la partie consacrée aux détenus est entourée de fils de fer barbelés, fermée par une clôture électrique haute tension, tendue sur les potelets en béton. Le camp limite la partie sud de la ville, des dernières maisons d’habitation de la population civile d’Ellrich qui le surplombent légèrement et dont il n’est séparé que par cette voie de la ligne de chemin de fer Herzberg –Erfurt.

Les blocks des premiers détenus occupent les anciens bâtiments désaffectés de la plâtrerie construits en colombage de brique : Ce seront les blocks 1,2 et 3, bâtiment à un étage surmonté d’une étage de combles, au sud desquels un grand hangar de 60 mètres de long, dix huit de large et dix de haut sera institué en block 4.C’est dans ce block 4 que seront encasernés à leur arrivée, les premiers français des 77.000 et le capitaine de Roys.

Tous ces bâtiments sont délabrés et sinistres. En remontant vers le nord du camp, la baraque d’infirmerie, le « Revier », les blocks 6 puis 5 avec à leur est le bâtiment des douches, enfin le block 8. Le sud du camp des détenus se termine avec le très grand block 7 établi en limite de la partie plate et de la colline.

La place d’appel, l’Appelplatz , occupe bien sûr, la partie centrale du camp face au quai d’embarquement entre les chemins nord et nord-sud. Plus tard, au nord et à l’est de la place d’appel, en limite des chemins nord et nord-sud, seront construits les derniers blocks 9 à 14, rendus nécessaires lorsque l’effectif du camp sera porté à 8.000 détenus. Au sud de la place d’appel, les bâtiments des cuisines et des vivres. A partir d’août 1944, au pied et à flanc de la hauteur, seront construits les bâtiments de la nouvelle infirmerie, le Revier et le bâtiment du Schönung , la mise en repos, pour ceux qui parviennent à être dispensés de travail, sans pour autant intégrer l’infirmerie. Enfin en mars 1945, en plein flanc de la hauteur sera construit et mis en service le bâtiment des crématoires

La garnison de SS et de soldats de l’aviation qui dirigent et gardent le camp sont casernés à l’ouest de cet ensemble au lieu dit Juliushütte. Elle est placée au lendemain de leur arrivée sous les ordres d‘un capitaine SS le Hauptsturmfuehrer Fritsch. Ce commandant du camp sera le plus barbare de tous les SS qu’auront connu les camps. Le Hstuf Fritsch arrivait d’Auschwitz. Il se vantait d’être l’inventeur des chambres à gaz et d’avoir tué de ses mains des milliers de détenus. Sous ses ordres, deux autres brutes : le chef de la détention, le sergent SS, l’Unterscharfuehrer Ritz et le chef du service du travail, le sergent SS, l’Unterscharfuehrer Preusser. Fritsch s’adressera aux SS et aux Kapos allemands : « Tous les hommes qui viennent de chez nous, de l’armée, de la marine, de l’organisation Todt, de la protection civile, doivent être sans cesse avertis que chaque détenu est un ennemi de l’état et doit être traité comme tel »

Erich – Ellrich fonctionne selon le système éprouvé de « Häftlingsselbstverwaltung », c’est-à-dire l’auto – administration par les détenus. Les nazis ont institué ce système kafkaien de placer à tous les postes d’autorité ou de responsabilité directe des détenus, les Kapos, qui vont diriger chaque phase de la vie organisée à l’Allemande pour le compte de l’administration SS du camp. Pour chaque fonction entre les détenus et eux un Kapo. A Erich, la quasi-totalité de ces Kapos porte le triangle vert des criminels de droit commun allemands ou tziganes, nommés par les détenus les Reich-kapo. Les plus essentiels dans l’horreur et la cruauté quotidienne seront bien sûr les Kapos des blocks, à commencer par le « Blockältester » toujours un allemand, et ses adjoints les « Stubenälter » et « Stubendienst » souvent des tziganes, quand ils ne sont pas des droits communs. Le SS de chaque block délègue ses ordres au Stubensdienst, chargé des fonctions quotidiennes les plus importantes, le réveil et la nourriture : Il faut réaliser à quel point ce dispositif est essentiel et joue un rôle maximum dans le quotidien du détenu, car, si la mort est à chaque instant au bout de la Schlage des Kapos ou des poings des SS, dès l’appel du matin, dans les ordres donnés dans le travail, lors du retour et de l’appel du soir, c’est dans le block, et dans le block seulement que le détenu peut construire sa survie. C’est là qu’il est sensé se reposer et dormir, mais c’est là surtout là qu’il reçoit sa nourriture. C’est hélas là aussi qu’il reçoit les humiliations et les punitions. Le SS rentré dans son cantonnement, les Kapos ont donc ce pouvoir permanent de punir, de donner ou de refuser, de frapper jusqu’à la mort , à leur seule humeur, ou selon leur seul sadisme.

Le 5 septembre 1944, les 1468 français venus par Dora de Buchenwald arrivent au camp d’Ellrich. Dans un groupe d’environ 80 nouveaux arrivants français entrés avec lui, le capitaine de Roys est caserné au dernier étage du Block 4. Ce block, déjà surchargé de droit communs allemands, de tziganes et de déportés de tout l’est de l’Europe, aura un point commun : la haine des français. Même si pendant un temps bref, quelques détenus pourront être affectés à d’autres activités relativement douces, pour tous ses compagnons arrivés en ce début septembre à Ellrich, après Fresnes, Pantin, Buchenwald et Dora, il n’y a essentiellement que deux affectations possibles : La mine, c’est à dire creuser de l’intérieur les gigantesques tunnels et leurs galeries des chantiers B3, B11 ou B12, sinon les travaux en extérieur, la construction des voies de chemin de fer, et le talutage. Le dimanche, les ouvriers et ingénieurs civils allemands étant en repos, tous les détenus sont affectés au travail à l’extérieur des tunnels, ou dans les différentes corvées du camp

C’est au chantier B12 que René de Roys se voit affecté : Etre affecté à la terrasse du B12, c’est être condamné à mort, même si cette mort, selon les individus, les brimades, la nourriture, le sommeil, est à plus ou moins brève échéance : Deux mois, trois mois, maximum 6 mois pour les cas les plus favorables, pour les plus solides ,pour les plus jeunes, pour les chanceux, à moins de trouver entre temps des moyens de survie : Se planquer quelque part quelques heures, se faire affecter un temps à une tâche moins dure, trouver une ration de soupe supplémentaire, des savates au lieu des claquettes, un vêtement de plus ou tout autre moyen qui peut paraître dérisoire, mais qui permettront à un très petit nombre de devenir des rescapés, de survivre. Quelques miracles sont possibles : Revenir à Dora, se faire aider par un Kapo plus indulgent, parvenir à travailler dans la bureaucratie du camp, être nommé « Schreiber » commis aux écritures, comme avait pu l’être Semprun à Buchenwald, se faire remarquer par un « civil » et devenir attaché aux entreprises civiles allemandes, se faire nommer électricien ou mécanicien de machine. Mais c’est aussi mourir très rapidement, si l’on reçoit plus de coups que les autres de la part des Kapos bestiaux, si l’on s’est fait voler son vêtement ou sa soupe, ou plus simplement si l’on est sous l’œil du kapo qui veille à ce que votre travail soit « à son goût », ou encore si un groupe d’autres détenus veut s’approprier quelque chose qui vous appartient. Parfois une assistance peut vous sauver un certain temps si vous êtes protégé par une appartenance, ou un groupe qui parvient à trouver un certain appui ou une commisération de la part d’un civil.

Une journée d’un affecté à la terrasse, c’est rester debout près de 19 heures chaque jour, dont les huit heures pour le travail effectif à l’intérieur du tunnel, le transport en train ou à pied avec ses interminables attentes, et enfin d’appel. A cela il faut ajouter les punitions, les corvées additionnelles. Pour survive à cet enfer, deux soupes, l’une le matin au réveil à quatre heures, l’autre le soir à vingt et une heures. Bien des survivants diront que ce n’ est cependant ni le froid polaire de cet hiver 1944-1945 sur leurs corps décharnés et nus, qu’ils’ efforcent parfois de protéger malgré son interdiction formelle, par le papier d’emballage des sacs de ciment, ni l’absence de nourriture après qu’une certaine accoutumance se soit malgré tout installée, c’est le manque de sommeil qui sera de toutes les cruautés la pire, pire que la Schlage, pire que les coups, pire que la corvée de rail ou de ciment.

Le rythme est immuable : A 3 heures 30, le réveil, c’est se lever alors que le jour est loin de poindre, par un brutal « B.12, Aufstehen, Aufstehen ! » debout.., sous les cris, les hurlements et la Schlage, qui ne cesseront que lorsque les détenus auront quitté le block. D’abord s’assurer de pouvoir se chausser et que les galoches qui servent d’oreiller, n’ont pas été volées pendant leur court sommeil. Le « Stubensdienst » désigne alors ceux qui seront de corvée de café. C’est la bousculade pour s’efforcer d’obtenir, versé dans une boite de fer blanc, le « quart de café » infâme breuvage à peine tiédasse sans sucre ni arôme, sous les cris du Stubendienst qui vont faire arrêter la distribution par le « Antreten . . Antreten » qui donne le signal pour le rassemblement sur la place d’Appel. Il est alors 4 heures 15. Tant pis pour ceux qui n’ont pu être servis. Car l’appel du matin sur la place d’appel se fait par n’importe quel temps, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Alignés en front de 5 par les contremaîtres, les « Vorarbeiter » aidés des Kapos, les détenus sont conduits sur le quai d’embarquement ,où ils vont attendre les wagons, généralement des wagons ouverts, qui vont les conduire vers le chantier B12. La férocité des allemands et de leurs épigones tziganes contre les français et les officiers français est telle qu’au premier jour de l’arrivée du convoi des 77.000, lors d’un des premiers appels, il fut demandé aux officiers supérieurs, de se faire connaître, de s’avancer et de prononcer leur numéro matricule. Aussitôt ils furent exterminés, à coups de pelle donnés par les « verts » pour les premiers et pour ceux qui y avaient pu, malgré cela survivre, par le travail aux rails dont chacun savait que personne ne pouvait y résister plus de quelques jours. Il n’en résistera aucun. Le capitaine de Roys n’était bien sûr plus le chef d’escadron de Roys, encore moins le Michel de la Résistance, il n’était que le simple « Forestier » de Seine et Marne. Toutefois cela ne l’avait pas préservé de l’affectation dans les tunnels. Avant l’embarquement, les SS aboient et aboient le fameux : « Mütze ab » découvrez vous, qui oblige les détenus au crâne rasé à se découvrir, jusqu’à l’embarquement. Et c’est le début de l’attente des trains dans le froid glacé et venteux, où ils ne peuvent que dérisoirement se serrer les uns contre les autres pour tenter de s’en protéger, jusqu’au moment où, le train étant enfin là, poussés avec brutalité, les Haeftling encore comptés et recomptés une fois de plus, embarquent autour de 7 heures, à la gare d’Ellrich, pour les 8 kilomètres du trajet vers Woffleben.

Les travailleurs du dehors.

Après différents arrêts, le train débarquera, en pleine voie, à la gare de Woffleben, ceux des détenus affectés à ces travaux, d’où, de nouveau remis en colonne, comptés et recomptés encore une fois, ils marchent vers leur chantier, où généralement ils arrivent vers 6 heures du matin. Dans cette froide Allemagne d’hiver, c’est encore la nuit noire. Il faut un bon quart d’heure pour arriver aux enclos barbelés de B12, où ils doivent être alignés par 5 pour y pénétrer, avant que les différents Kommandos de travail ne soient rassemblés autour des panneaux numérotés, qui les ordonnanceront. Un officier SS dirige le chantier et donne les ordres aux Kapos qui vont organiser les Kommandos. Les « Vorarbeiter » suivront la matraque à la main les équipes tout au long du travail .Sadiquement, les SS les rendent aussi hétérogènes que possible. On ne laisse pas les français entre eux. Il faut travailler avec un ukrainien ou un russe, en binôme ou à trois selon le travail à faire, avec un tzigane ou un polonais. Pourtant les équipes parviennent malgré tout à rester souvent les mêmes, ce qui permet un peu de solidarité entre les détenus, si l’un d’eux ne la refuse pas. La journée de travail peut commencer ; pour ceux du dehors, elle va durer ses douze heures. Et à la longue, à défaut d’amitiés qui parfois se forment, des solidarités vont se créer. Les Vorarbeiter de chaque Kommando ont chacun en charge de surveiller environ 20 détenus. La « Kolonne », la structure de travail, qui peut comprendre plusieurs équipes, est dirigée par un « Meister », généralement un civil allemand. Selon les jours, on a de la chance ou non, selon le Kommando où l’on est affecté. Travailler dehors pour ceux qui sont partis par le train des travailleurs du dehors, cela varie du déchargement des wagons aux corvées de brique, au très redouté portage des sacs de ciments de 50 kilos, souvent pesant plus que le poids du détenu, celui du transport des rails, le plus pénible de tous, car il peut vous tuer dans une seule journée de travail. Il y a aussi ceux qui sont affectés à la construction des voies, d’autres « à la pioche » pour creuser des tranchées ou des caniveaux, ceux enfin qui sont affectés au transport du ciment produit par la bétonneuse à appliquer sur place ou à transporter à l’intérieur des tunnels. Dehors, le travail de douze heures, considéré par les SS comme plus doux, ne comporte qu’un arrêt : A midi, un coup de sifflet annonce la soupe. Chaque Kommando doit revenir au panneau d’où il était parti le matin. Un litre de mauvais liquide plus au moins épais selon que l’on est servi en haut du bidon, ou avec le fond : Rutabagas, épluchures de choux ou de pommes de terre. Et puis quelquefois il y a « du rab », le « Nachschlag ». C’est alors la frénésie, face au Kapo imperturbable qui choisira celui, ceux qui en seront les bénéficiaires, au désespoir pathétique des autres.. !

Les anciens venus de Dora, ceux qui avaient survécu aux tunnels A et B et au creusement et à l’aménagement des salles gigantesques des usines implantées, avaient expliqué que tout valait mieux que d’être « dedans », où c’était la mort certaine. Mais douze heures aux rails ou au ciment.. !!! ne laissaient non plus guère de chance de survie.

Un seul espoir accompagne les travailleurs du dehors, au long de l’interminable journée, l’attente du sifflet du train venant de Nordhausen, entrant en gare de Woffleben, qui va les ramener aux blocks du camp. Enfin, vers 20 heures, après douze heures pleines, c’est la fin du travail et le rassemblement sur le quai d’embarquement de Woffleben. Bien souvent, il faudra attendre des heures et des heures le train du retour au camp avec ses wagons découverts, car le train des détenus doit laisser passer d’abord les trains de voyageurs puis les trains de marchandises ou de matériels. C’est autant d’heures qui sont prises au courtes nuits de sommeil. Chaque détenu du dehors, tout comme ceux des tunnels, doit avoir à l’épaule ou sur le ventre la pierre arrachée aux galeries .Elle doit être de taille suffisante. Leur mission est de combler l’étang du Kleiner Pontel au centre du camp, qui doit agrandir la place d’appel. Si un Kapo remarque que la taille de la pierre est insuffisante, ce sont alors des coups de pelle ou de Gummi. Cette corvée durera tout l’hiver, et nombreux sont les détenus restés de travail au camp pendant la journée, qui doivent alors avant le retour de leur camarades, entrer dans l’eau glacée jusqu’au ventre, pour arracher les rhizomes de roseaux dans le marais ou la vase de l’étang, pour que leurs codétenus revenant le soir déposent alors les pierres dans la vase ou dans l’eau.

Les travailleurs des tunnels.

Dedans.. Dedans, ils sont partis par un autre train : Le travail est si pénible qu’il doit se faire en trois « Schicht », trois équipes de huit heures de travail chacune. Dedans, c’est travailler dans ce froid humide qui vous glace, dans le bruit assourdissant, qui strille, qui vibre, qui résonne dans la poussière effroyable du tunnel. Ceux qui embauchent, en croisant ceux qui débauchent, savent que les seuls moments de répit seront ceux des phases d’explosions, lorsque pour faire exploser les mines ou la dynamite, les gardiens feront rapidement évacuer pour un court instant, le tunnel ou ses galeries. Encore quelques mètres et il faudra quitter l’air libre. A l’entrée du tunnel un embranchement ferroviaire avec des wagons en attente. Il y flotte déjà en permanence une ambiance de fumée épaisse blanchâtre, partie venant de l’intérieur du tunnel, partie des wagonnets que l’on renverse pour charger les wagons des pierres et des cailloux blancs; la poussières d’anhydrite vient de cette montagne attaquée d’abord à l’explosif ou par les longues mèches foreuses des marteaux piqueurs pneumatiques. L’atmosphère produite par les explosions des mines ou par les puissantes machines pneumatiques qui, 24 heures sur 24, attaquent au lourd martellement de l’air comprimé la roche blanchâtre, est en permanence irrespirable. L’obscurité est presque complète : Car dans les tunnels du B12, il n’y a ni jour ni nuit. Les rares luminaires accrochés aux parois ne parviennent qu’à fabriquer une vague lueur éteinte par les fumées des poussières. Les Vorarbeiter conduisent les équipes à leurs postes : Il y a ceux qui sont nommés au front de taille, les « privilégiés », les autres sont aux wagonnets : On ne peut changer de poste durant la journée. A peine installés ou revenus à leur poste, les Haeftling du front de taille doivent immédiatement arracher les pierres blanches des monticules créés par les explosions de dynamite, ou les brèches des marteaux pneumatiques. Ceux du convoyage doivent alors charger ces pierres à la pelle sur les wagonnets Decauville, qu’il leur faut ensuite pousser vers la sortie du tunnel .Les rails généralement mal posés sur un sol aléatoire et déformé guident douteusement les lourds wagonnets, trop souvent mal équilibrés qui parfois se renversent..

Malheur à celui qui prend dans sa pelle des morceaux de roche trop petits, ou à un rythme trop lent. Immédiatement le Vorarbeiter, le pousse, l’insulte, jusqu’à ce qu’un Kapo vienne lui donner du « Gummi », ce câble électrique de cuivre entouré de caoutchouc ou de la Schlage aussi longtemps qu’il n’est pas tombé ensanglanté et inerte sur le sol. Et il lui faut reprendre le travail sans s’arrêter faute de recevoir une nouvelle correction. Pas de nourriture bien sûr, de toute la journée, sauf quelque petit morceau de pain que le détenu aura pu cacher dans ses hardes pendant la nuit, s’il a pu résister à la nécessité de le manger lors de sa distribution, et surtout s’il a pu le cacher pendant les heures de travail à l’avidité et au vol d’un russe ou d’un tsigane, toujours prêts à dépouiller les autres détenus, en s’y mettant à plusieurs parfois pour l’attaquer par surprise, s’ils savent que le détenu a caché quelque chose. Pour boisson, les failles du tunnel laissent toujours passer le suintement d’un peu d’eau, parfois des flaques, qu’ils boivent subrepticement dans le creux de leurs mains.

Outre ce bruit incessant, assourdissant, il ne sera jamais possible d’ôter la poussière qui marque les yeux, la bouche, le nez. Elle s’infiltre et colle partout, sur les jambes souvent souillées par l’écoulement permanent de ceux qui souffrent de dysenterie. Pourtant ces conditions abominables et extrêmes vont encore brutalement empirer avec l’arrivée de la pluie et des chutes de neige. A la fin du travail, fantômes enfarinés de cette poussière blanche gluante, il leur faudra eux aussi charger à l’épaule ou sous le bras, les pierres pour le remblaiement du Kleiner Pontel . Pourtant dans l’enfer du tunnel, il y aura quand même quelques « privilégiés »,ceux qui auront pu éviter « la terrasse » en se faisant embaucher comme électriciens dans les Kommandos AEG ou ceux qui pourront pour quelques semaines être affectés à la forge où les barres à mines doivent être reprises, quand ce n’est pas dans des petits ateliers de mécanique ou des magasins de pièces de rechanges. Ceux là vont retrouver leurs camarades, lorsqu’ils sortent enfin du tunnel, en croisant l’équipe qui vient les remplacer. C’est alors l’interminable retour, à pied d’abord, l’attente à la gare de Woffleben de l’arrivée du train, le débarquement à Ellrich, soit pour un peu de repos, soit directement pour l’appel. Car pour ceux du dehors comme pour ceux du dedans, avec le soir, c’est encore et encore l’appel: L’appel, celui du soir surtout, où il faut être aligné block par block sur l’Appellatz, reste toujours le pire moment de l’interminable journée, pire encore que le travail.

Un témoignage de Charles Spitz à Dora explique cette procédure de l’appel identique à Ellrich. « Le soir, il fallait préparer l’appel. C’était la grosse affaire. L’Appelbuch (le cahier d’appel) était divisé en deux parties. A gauche, une page destinée à recevoir les matricules des entrants et sortants, de ceux qui étaient malades au Block et de ceux qui étaient au Bunker. La page de droite servait pour trois jours. Il fallait faire figurer l’effectif théorique et l’effectif réel, avec une justification adéquate pour les différences entre les deux. On n’était dégagé qu’après que le Blockführer SS eût signé, au bas du cadre de la journée, le compte rendu de l’effectif. Et c’est quand tous les blocks avaient leur quitus que l’appel pouvait enfin se terminer. ». Cette procédure d’appel quotidienne, laissée au gré des Kapos et des SS, pouvait durer autant que leur sadisme.

C’est dans la journée de travail que se construit la mort, pour celui qui ne sait trouver un autre chemin. C’est dans les blocks que se construit la survie

L’appel du soir terminé, c’est enfin le retour au block : la soupe du soir, si la longueur de l’appel ne l’a pas fait supprimer et le sommeil, dormir… enfin dormir, à trois par châlit sous une maigre couverture, en faisant surtout attention à ne pas se faire voler dans ce sommeil les rares choses que l’on possède encore, à commencer par la plus essentielle : les galoches Se laver sera une utopie. Le camp, malgré ses baraques de douches, ne possède quasiment plus d’eau, du moins pas pour les détenus, qui vont devoir rester des mois sans pouvoir se laver. Malgré cela les quelques heures dans le block, où se distribuait la maigre pitance, où il y aura toujours un peu de chaleur thermique grâce à un maigre poêle, où il y aura surtout de la chaleur humaine, parce que ces êtres morts en sursis pouvaient enfin se retrouver entre eux, permettaient, par quelques instants de répit, la possibilité d’un peu de SURVIE.

La Survie, il faut l’organiser d’abord dans les blocks. Elle se construit à chaque instant, dans chaque instant. Cette Survie dans les blocks, elle commence avec ses deux distributions de nourriture celle du matin celle du soir: Survivre, c’est déjà se précipiter, le premier si possible, au milieu du block, dès le lever, à celle du matin, si l’on veut recevoir, brutalement distribué par le Blockkapo aidé de ses Stubendienst, le fameux un quart de boisson dite café, noirâtre sans goût et bien sûr non sucrée.

Survivre, c’est être suffisamment tôt et suffisamment organisé, sinon protégé à celle du soir, après l’appel : Un litre de soupe de rutabagas ou d’épluchures, qu’il faut consommer tout de suite. Au début et jusqu’à mi-décembre 1944, elle sera complétée par les 400 grammes de pain quotidien parfois améliorés d’un morceau de margarine. Cela ne durera guère pour les 77000 : Dès la fin octobre, cela sera plus destructeur encore, car la distribution de pain sera d’abord réduite puis supprimée.

Enfin, les lumières s’éteignent et les Haefting peuvent, pour quelques heures bien courtes, dormir

Ce sera dans ces moments du soir, que le Capitaine de Roys va donner toute sa mesure et faire l’admiration de tous : Chrétien, profondément croyant, ayant emporté avec lui et ayant pu la garder jusqu’au camp de Dora son « Imitation de Jésus Christ », il comprend que face à l’indicible, face à ce système qui transforme l’homme en esclave pour l’amener à devenir quasiment un animal, tant le système SS s’efforce de le déshumaniser au-delà de toute contingence, il n’y a que Dieu, le service des autres, le service de ses camarades pour les aider à se mettre dans la main de Dieu, qui peut les sauver. Seul l’amour et le service des autres, en se proclamant et s’établissant plus fort que la haine, peut redonner aux malheureux détenus, aux Haeftlings destinés par les Kapos à devenir des bêtes, leur humanité et les conduire par delà mort quasiment certaine qui a frappé la majorité d’entre eux, au chemin de la dignité et de la résurrection. Depuis Buchenwald, depuis Dora, il n’y a plus ni Prêtre, ni Pasteur ni religieux d’une quelconque religion. Au camp d’Ellrich, pas un n’aurait pu survivre un seul instant : Immédiatement dénoncé, il aurait été massacré à coup de Gummi ou de pelle.

Dans cette angoisse, dans cet épuisement du soir, il va aller de châlit en châlit porter quelques mots d’espoir et de prière à Dieu, à ceux de ses camarades qu’ils soient croyants, d’une autre religion ou incroyants, en espérant que ce peu de réconfort va apaiser leur nuit. Il sait qu’Ellrich n’est qu’une autre forme de ces persécutions semblables à celles des premiers temps de la Chrétienté, où sans prêtres ni diacres, les persécutés, les condamnés priaient ensemble, se confessaient ensemble, les uns les autres, avant d’affronter la mort, une mort souvent aussi cruelle que celle des camps nazis. Dieu alors donnait la force à ces premiers chrétiens, par ces laïques de se mettre aux service des autres. Le capitaine de Roys sait que cette souffrance est un appel. Il lui faut aller jusqu’au bout de sa vie de Chrétien par ce service des autres. Après le réconfort qu’il s’efforce d’apporter le soir, dès que le lever forçait les détenus encore épuisés à se remettre en marche, au lieu du traditionnel bonjour que souvent les détenus s’échangeaient pour tenter de se réchauffer, ce sera au son d’un VIVE DIEU, de toute la voix possible que son affaiblissement lui laissera, qu’il saluera un par un ses camarades de block. Ce « Vive Dieu » que René de Roys jetait chaque matin, c’était l’affirmation sans relâche que la vie livre un combat qu’elle n’a jamais perdu. Il osera même par solidarité, lorsqu’il voit un détenu frappé par un Kapo, le saluer fraternellement d’un nouveau « Vive Dieu », pour montrer combien était dérisoire ,cette brutalité inutile et absurde.

Les jours vont succéder aux jours, chacun emportant avec lui le départ d’un camarade, mort de misère, de mauvais traitements. Fin septembre 1944, un autre nouveau matin, une nouvelle journée de travail au Tunnel: La pluie lourde et continue qui s’installe dans cette seconde moitié de septembre va transformer le tunnel en cloaque boueux. A son entrée, la marche et l’effort deviennent de plus en plus difficiles pour les détenus dont les galoches de bois bricolées collent, adhèrent alors au sol, empêchent un appui convenable. Lorsqu’ils rentrent le soir, ils sont recouvert de cette boue blanche qui les englue, comme s’ils s’étaient roulés dans une farine, les transformant en Pierrots lunaires et faméliques.

Début octobre la journée de travail sera raccourcie de deux heures, mais les rations journalières aussi : 400 ou même seulement 300 grammes, en une seule fois avec l’octroi de la soupe du soir au block .La nuit d’octobre tombée très tôt entraîne avec elle les premiers froids sévères. Malgré le froid devenu intense, la vermine, surtout les poux se mettent à pulluler. C’est alors dans le seul camp d’Ellrich, sans pouvoir expliquer la raison, que le manque de vêtement apparaît, s’installe et va s’amplifier très vite : Les premiers prisonniers apparaissent sans aucun vêtement, c’est-à-dire totalement nus, ce seront les « Ohne Kleider » . Comment est ce arrivé ? Les Schreiber le notent soigneusement vers le 15 octobre: En premier, ce seront ceux qui sont « au repos » au Schönung. L’autorité du camp décide : Les détenus, quand ils sont au repos, n’ont pas besoin de vêtements, et de plus, ils n’ont alors droit qu’à une demi ration de nourriture. Les premiers « sans vêtements » seront les français et les belges entrés au Schönung dès la fin septembre.

Fin octobre, les excès, mais plus tôt l’inefficacité de Fritsch seront tels, que la direction de Mittelraum le fait remplacer par le capitaine Stoelzer, autre Hstuf SS venant de Dora. La maltraitance des détenus est chose négligeable, mais le travail aux tunnels doit être fait… !! Quand Stoelzer arrive au camp, l’effectif est alors à son maximum de 7957 détenus, mais il y a aussi trois bâtiments d’infirmerie.. !! pour 22 blocks de « zébrés ». Les plus chanceux des malades ont pu quitter les infirmeries bondées et embarquer, s’il reste de la place, dans le camion de transport quotidien des cadavres à incinérer vers Dora, où ils ont obtenu la permission d’intégrer le Revier. C’est souvent pour eux la Survie. La barbarie, l’inhumanité ne reculeront pas pour autant.

Avec un froid de vent et d’humidité, l’automne va très peu durer dans cette région sud du Harz, annonçant un hiver précoce et rude. La neige commencera à tomber dès le 4 novembre 1944 et se maintiendra jusqu’en avril 1945 alors que la température passe très rapidement en dessous de zéro. En décembre et en janvier, elle sera stable entre moins dix et moins vingt degrés. Dans ces conditions extrêmes, les déportés ne sont guère égaux : Les prisonniers des territoires de l’Union Soviétique, russes ou ukrainiens, sont habitués depuis leur prime enfance au froid extrême et durable, à se laver nus dans la neige, à manger peu. Les français, les citadins surtout, craignent le froid, leur estomac les a habitués à une nourriture substantielle même pour les plus modestes d’entre eux. Alors dans cette course à la survie, les jeux ne sont pas les mêmes, d’autant que, pour beaucoup de détenus , les valeurs morales ne sont pas du même ordre. La mortalité, les affectations au Revier ou au Schoenung, les changements de blocks, sont autant d’opportunités pour trafiquer ou racketter une portion de soupe supplémentaire: On cache à la vigilance du Kapo Schreiber qui tient avec minutie le nombre des détenus ayant droit de recevoir la soupe, un cadavre plusieurs jours sans le déclarer, on fait paraître un manquant, on trafique des numéros matricules que l’on s’attribue, et plus terriblement encore, on s’approprie la soupe de celui qui, en train de mourir, est trop faible pour aller chercher sa pauvre pitance, ce qui va encore accélérer sa mort. La recherche de nourriture est une telle priorité que nombreux seront les clans organisés pour s’attaquer aux plus faibles, un instant isolés et les dépouiller dès que possible de leur maigre pitance ou de leurs vêtements. Les tziganes sont reconnus comme les pires.

Le mois de novembre va marquer un palier supplémentaire à l’horreur. Le Ustuff Stoelzer déclarera : Ceux qui ne travaillent pas seront nus. Donc ceux qui ne sont pas ou ne vont pas au travail doivent donner tous leurs vêtements. Même ceux qui reviennent du travail doivent donner leur vêtements à ceux qui y partent. A cette situation tragique, les polonais et les russes se montreront débrouillards, par contre les français et les belges se présenteront aux appels du matin et du soir quasiment nus Très certainement le capitaine de Roys, habitant alors du block 4 a du faire partie des 250 premiers « nudistes » du début novembre 1944.

Mi – novembre, alors que le gel est installé, le manque de vêtement rend nécessaire une nouvelle instruction renforcée des SS, que seuls ceux qui vont travailler à B12 ou B3 puissent être vêtus. Ceux qui restent au camp, même pour du travail local, sont nus, jusqu’à ce que les travailleurs revenant des chantiers leur cèdent à leur tour leurs vêtements. Insensible, la bureaucratie allemande en fait le compte, tenant avec précision la liste de ceux qui sont vêtus et de ce ceux qui ne le sont pas :

4 novembre1944 : 464 internés sans vêtements

3 janvier 1945 : 1487 internés sans vêtements sur un total de 7.055

Les habitants de la ville d’Ellrich et des localités circonvoisines, les usagers des lignes de Chemin de fer qui, venant de Magdebourg ou de Braunschweig vers Nordhausen ou Weimar, traversent nécessairement Ellrich, ne peuvent pas ne pas voir ces centaines de détenus, faméliques et décharnés, totalement nus, qui errent dans la neige du camp à si faible distance en contre bas de leurs habitations ou des voies. Les interminables séances sur la place d’appel mêleront les blocks vêtus et les blocks dévêtus. Novembre 1944, c’est aussi la fin de l’eau courante dans le camp, car les canalisations ont gelé ; elles ne dégèleront plus pendant près de trois mois, laissant les détenus sans eau potable ; il faudra qu’ils boivent l’eau du Pontel ou celle des flaques, augmentant encore les ravages de la dysenterie.

La dureté du travail, l’horreur de l’environnement, la brutalité et les coups, le froid, la faim, la misère, construisent chaque jour une mortalité toujours plus significative. Les plus faibles, bien sûr, se laissent mourir ; pour eux il n’y a aucune chance. Les plus forts se battent autant qu’ils le peuvent, cherchent les solutions pour survivre. Bien sûr, le prix de la survie est d’abord dans la recherche d’un peu plus de nourriture, d’un peu moins de sanctions et de coups, mais surtout dans un travail moins exigeant que la travail de terrassier de base, qui lui ne laisse aucune chance dans la durée. Ceux qui vont survivre seront ceux là qui auront pu se nourrir, se vêtir un peu plus que leurs congénères, dormir davantage, trouver le travail qui n’épuisera pas l’organisme au-delà de sa plus extrême limite.

Et puis il y aussi l’infirmerie : le Revier ou la dispense d’aller au travail : le Schönung. Pour certains ce sera la solution, pour d’autres au contraire, l’accélération vers la mort. Là aussi, il n’y aura pas égalité. Il y a différents Revier avec différents médecins et différents Kapos infirmiers et un différent contrôle par les SS.

Entrer au Revier c’est tout d’abord un exploit. Pour y accéder, un seul critère : la fièvre :Il fallait au moins 39 °. Etienne Lafond Mazurel qui y entre le 3 novembre 1944 écrira : « L’infirmier – chef Heinz qui portait le triangle rose des pédérastes, était un boucher. C’est le mot pour le définir au physique comme au moral ; Combien moururent pas sa faute, que l’on faisait sortir le matin pour retourner au travail… Au dessus de lui le Kapo, un allemand de droit commun, qui comme lui détestait les français. Selon ses propres paroles, un étudiant en médecine était juste bon à savonner une barbe. Un boucher allemand lui connaissait l’anatomie et était capable de réussir les opérations les plus difficiles. Combien de bons médecins français n’a-t-il pas giflé devant les malades.. ». Parmi ces médecins français ,deux vont être admirables et se dévouer corps et âmes à leurs malades sans autres moyens que des cachets dont ils ne savaient pas toujours ce qu’ils pouvaient représenter, les docteurs Stillard et Segelles.

Ceux qui quittaient le Revier pour une convalescence intégraient Le Schönung : Pour y accéder il fallait avoir reçu du médecin du Revier le papier signé qui vous y envoyait. La baraque du Block Schonung est divisée en trois salles: Une salle pour les convalescents, une autre pour les opérés ,une troisième pour ceux dont l’état est désespéré : Ces derniers, qui ne reçoivent presque plus de nourriture, meurent dans une saleté épouvantable : Chaque matin, leurs cadavres vont être jetés par la fenêtre, d’où ils sont transportés par les détenus croque- mort, sur une charrette à bras jusqu’au tas de cadavres, après qu’on leur ait arraché leurs dents en or . « Entrer au Blockschonung, écrira un soldat allemand du camp, c’est donner tous ses vêtements, c’est recevoir sur la poitrine le marquage à l’encre de son numéro matricule, c’est montrer ses dents pour faire le compte des dents en or ». Chaque jour le camion qui part chercher les nouveaux détenus destinés à compléter une partie des effectifs du camp qui n’arrivent pas par le train de Buchenwald, emmène ces cadavres au Crématoire de Dora, où ils seront incinérés.

Noël 1944. Noël représente toujours un espoir ; généralement même dans les camps comme Buchenwald ou Dora, les allemands pour qui la fête de Noël est un rite premier et immuable donnent un peu de repos le jour de Noël. A Ellrich ce Noël 1944, s’il n’y aura pas de déplacement au B3,au B11 ou au B12, le Hustuf Stoelzer le marquera quand même par un appel exténuant : Alors que la neige couvre la place d’appel, ce sera en ce dimanche glacial, plus de huit heures pendant lesquelles les détenus seront comptés et recomptés, jusqu’à ce que les SS acceptent de se retirer. Beaucoup de détenus vont mourir ce jour là, pendant l’appel aux pieds même de leurs bourreaux. La statistique depuis l’arrivée des 77.000 est effrayante . Malgré cela, un espoir fou vient sortir à la fin décembre les Haeftling d’Ellrich de leur misère. Les troupes alliées et en particulier les troupes françaises du Général de Lattre de Tassigny qui avaient pénétré en Allemagne se rapprochaient de Kassel. La libération serait elle proche ? Les nouvelles que donnait « la radio du camp » créaient un jour l’espoir, un autre l’abattement, sur les détenus comme sur les soldats de la Luftwaffe, qui généralement les apportaient aux détenus. Pourtant malgré l’état désastreux de l’effectif des détenus, la médiocrité des résultats des travaux du chantier B12, la SS décrète une nouvelle priorité au chantier B11,qui est destiné à abriter les futures usines de carburant Kuckuck I et Kuckuk II. Beaucoup des détenus de B12 vont essayer alors de se faire transférer dans ces équipes, où parait il le travail serait moins dur : Rester au B12, c’est l’impossibilité absolue de survivre, dans cet hiver terrible 1944-1945.Fortement affaibli, René de Roys n’aura peut être même plus la force de se battre pour cette nouvelle affectation qui aurait peut être, si elle avait été possible plus tôt, pu le sauver.

Ce sera certainement la journée du 13 janvier 1945 qui condamnera définitivement le capitaine de Roys à sa mort. La température était tombée en dessous de moins vingt degrés. La journée avait commencé sur la place d’appel, où en plein vent, il avait subi un interminable comptage de ceux qui sont là, de ceux qui ne sont pas là et qu’il faut identifier, morts que certains veulent bien sûr cacher encore pour bénéficier de leur ration de soupe, retardant d’autant le départ vers le travail au B12.

Vidé par la dysenterie, il sait qu’il ne peut aller au travail. Il parvient à retourner au block, où il attend de pouvoir intégrer l’infirmerie sur-bondée qui ne peut accueillir des vivants que si les morts en sont sortis. Le 14 janvier, René de Roys y est enfin accepté. En y rentrant, il doit bien sûr donner les loques que sont ses pauvres vêtements. Des camarades l’aident à intégrer le châlit de planches non équarries : trois personnes, avec une seule couverture pour trois. Les camarades qui l’ont accompagné demandent au Schreiber, le papier signé qui va indiquer que le matricule 77.722 n’est plus au block III, mais au Revier. René de Roys sait que le temps est arrivé. Il est devenu un Muselmann, en français un musulman, comme bien d’autres qu’il s’est efforcé d’aider pendant ces mois au camp, une détenu arrivé au bout de ses forces, au bout de lui même et qui n’a plus d’espoir de survie. Il a salué nombre de ses camarades une dernière fois, comme si rien de particulier ne lui arrivait. Entré à l’infirmerie, il devient l’un des 436 comptabilisés ce jour là comme sans vêtements. Trois jours plus tard, le 17 janvier 1945, la statistique du Scheiber du camp précisera :

Température : –20 degrés C.,

Effectif au camp : 6.425 détenus

Malades au Revier : 453 dont 161 vêtus

Dispensés au Schönung : 1.113, tous sans vêtements

Invalides (transport): 425, tous sans vêtements

Total : 1796 sans vêtements

Deux médecins français, arrivés au tout début de l’établissement de l’infirmerie du camp d’Ellrich, les docteurs Stillard et Ségelles, parvenus à se « qualifier » médecins soignants du camp d’Ellrich et surtout à se maintenir pour soigner les malades ne pouvaient rien faire d’autre que de dispenser un extraordinaire dévouement et de faire le diagnostic des souffrances et des affections, généralement l’une des quatre : Pleurésie, tuberculose, dysenterie, épuisement. Ils ne disposaient d’aucun médicament sinon parfois quelques cachets pas toujours identifiables.

Tout va aller très vite. Les deux médecins qui avaient appris son entrée à l’infirmerie vinrent le voir. Ils ne peuvent rien lui donner, mais ils voient tout de suite que c’est la fin. Ils se souviendront toujours de ce regard si fort et si souriant, qui éclaire des yeux que la maigreur du visage rend démesurés. Immobile, silencieux, René de Roys prie avec toute la force de son âme Dieu qu’il sait proche et qui va l’accueillir, de protéger ses camarades du camp et de veiller sur sa famille et aussi de pardonner à ses bourreaux.

Personne ne saura à quel moment de ce 18 Janvier 1945, il aura rendu l’esprit.

Le lendemain 19 Janvier 1945, le camion quotidien chargera son cadavre avec ceux des détenus morts avec lui, et le conduira au Crématoire de Dora, où il sera brûlé le même jour, ainsi qu’il sera acté sur le registre de l’administration du crématoire par le Schreiber du camp. Ses cendres seront jetées derrière le talus du crématoire. Il avait 46 ans. Un des rescapés d’Ellrich, resté anonyme, écrira :

Une brume infime

S’effiloche aux cieux

Ultimes adieux

D’un mort anonyme

Aucun geste pieux

N’a fermé ses yeux

Au bord de l’abîme

Nuage anonyme

Sublimes adieux

Une âme est aux cieux

Un an plus tard, au retour du camp d’Ellrich, le docteur Lafond Mazurel donnera ce dernier témoignage :

« C’est à ce moment que mourut de dysenterie , le marquis de Roys ; il avait fait l’admiration de tous par son cran et sa piété mystique : « Vive Dieu ! » me criait-il lorsqu’en guenilles et pieds nus, il me rencontrait… »

Postface :

L’acte d’accusation dressé en juin 1947 donnera la statistique effarante en ce qui concerne les français arrivés par le « dernier convoi » qui avait débarqué 1654 détenus à Buchenwald le 20 août 1944 :

« Le camp d’Ellrich fut créé le 1er mai 1944 comme dépendance administrative du camp de Dora. Il portait le nom de Waffen SS Arbeitslager ERICH.. Pendant cette période de 11 mois, 3.500 français passèrent par le camp d’Ellrich : 210 en sont revenus soit 1 sur 17.

De ces 3.500 français, 1500 immatriculés à Buchenwald le 20 août sous les numéros 77.000 et 78.000 arrivèrent à Ellrich le 7 septembre 1944. Huit mois après, 36 seulement de ces 1500 revirent leur pays, 34 vivent encore aujourd’hui soit 1 sur 44 » Ellrich dans les 8 mois de son existence aura perdu 71,9% de ses déportés morts dans le camp, 13,4 % ont disparu.»

A suivre : In Memoriam